Marché traditionnel couvert d'Orient et d'Asie centrale, institution économique millénaire organisée autour du troc, de la négociation directe et des réseaux de confiance entre commerçants et acheteurs.
Le mot bazar vient du persan bāzār (بازار), attesté depuis au moins le IVe siècle. Il désigne un marché couvert ou une rue commerçante, généralement spécialisé par corps de métier. Le bazar est bien plus qu'un lieu d'échange : c'est une institution économique et sociale complexe qui organise la production, la distribution et le crédit dans les sociétés pré-capitalistes et les économies informelles contemporaines.
L'anthropologue Clifford Geertz (Peddlers and Princes, 1963) a étudié le marché de Sefrou au Maroc. Il distingue l'économie du bazar (information parcellaire, quête active de l'information, fixation de prix par tractation) de l'économie d'entreprise (prix fixes, anonymat, marques). Dans le bazar, l'information est la ressource rare, pas le capital.
Le vendeur connaît la qualité et le coût de son produit ; l'acheteur ne les connaît pas. La négociation est un mécanisme de révélation progressive de l'information. Les acheteurs réguliers obtiennent de meilleurs prix car ils réduisent le risque d'opportunisme.
En l'absence de contrats formels et de juridictions accessibles, la réputation est le principal mécanisme d'enforcement. Un commerçant qui trompe une fois perd son réseau de clients. La communauté commerciale fonctionne comme un mécanisme de gouvernance informelle.
Les systèmes de crédit informels dans les bazars — avances sur marchandises, tontines, prêts entre pairs — précèdent les banques modernes de plusieurs siècles. Ils reposent sur la connaissance mutuelle et la pression sociale comme substituts aux garanties formelles.
Fondé en 1461 sous Mehmed II, c'est l'un des plus grands marchés couverts du monde avec plus de 4 000 boutiques réparties sur 61 rues couvertes. Il accueille entre 250 000 et 400 000 visiteurs par jour et structure l'économie informelle du centre historique d'Istanbul.
Classé au patrimoine mondial de l'UNESCO (2010), ce bazar du IVe siècle couvre 7,5 km de galeries couvertes. Il a été un nœud central de la Route de la Soie, connectant l'Asie centrale, la Perse et l'Europe via l'Anatolie.
Place-marché emblématique classée par l'UNESCO comme «patrimoine oral et immatériel de l'humanité». Combine les fonctions commerciales (marchands d'épices, artisans) avec des fonctions festives et sociales (conteurs, musiciens, guérisseurs).
Fondé en 1650 par Shah Jahan. L'un des plus anciens marchés d'Asie du Sud, spécialisé dans les épices, les bijoux, les textiles et les produits électroniques. Économie de rue complexe mêlant commerce formel et informel, mêlant plusieurs communautés religieuses et ethniques.
Contrairement aux prédictions modernisatrices, les bazars ont survécu — et parfois prospéré — face à la grande distribution. Leur force réside dans la personnalisation, la flexibilité, les prix négociés, le crédit informel et la dimension communautaire. L'économie de plateforme (eBay, Airbnb, Vinted) réplique certains mécanismes du bazar à l'échelle numérique : négociation, réputation (notes), transactions peer-to-peer.
Les marketplaces en ligne (Amazon Marketplace, Alibaba, Etsy) reproduisent la logique du bazar : multitude de vendeurs indépendants, prix compétitifs, système de réputation, et une plateforme centrale qui joue le rôle de caravansérail numérique.
Dans les pays en développement, les marchés informels représentent 30 à 60% du PIB. Ils offrent emplois et subsistance à des millions de personnes exclues de l'économie formelle. L'enjeu de leur formalisation progressive est au cœur des politiques de développement.