Cinéma« Le cinéma, c'est la vie à 24 images/seconde » — Godard
Art, technique, langage et industrie des images en mouvement — de la Sortie des usines Lumière à Sora et aux plateformes, 130 ans d'évolution et d'invention perpétuelle.
§ 1 Qu'est-ce que le cinéma ?
Le cinéma est une quadruple réalité : (1) un art — le « septième art » selon Riccioto Canudo (1911) qui ajoute le cinéma aux six arts classiques (architecture, sculpture, peinture, musique, poésie, danse) ; (2) une technique de captation, de montage et de projection d'images en mouvement accompagnées de son ; (3) un langage narratif spécifique (cadre, montage, plan) ; (4) une industrie culturelle mondiale qui emploie plus d'un million de personnes. Inventé simultanément par plusieurs pionniers à la fin du XIXe siècle, il devient l'art populaire par excellence du XXe, puis se transforme radicalement avec le numérique et les plateformes de streaming.
§ 2 Histoire : des Lumière au numérique
28 décembre 1895 : les frères Auguste et Louis Lumière projettent au Salon indien du Grand Café à Paris le premier film devant un public payant (La Sortie de l'usine Lumière, L'Arrivée d'un train en gare de La Ciotat). Thomas Edison aux USA et Max Skladanowsky en Allemagne développent des dispositifs concurrents. Georges Méliès invente la fiction et les effets spéciaux (Le Voyage dans la Lune 1902). Hollywood s'établit en Californie dès 1910 (lumière, paysages, évasion du monopole Edison). Muet : Griffith (Naissance d'une nation 1915, Intolerance 1916), Chaplin, Keaton, Lloyd (burlesque), expressionnisme allemand (Le Cabinet du Dr Caligari 1920, Nosferatu 1922, Metropolis 1927).
1927 : Le Chanteur de jazz inaugure le cinéma parlant. Âge d'or des studios hollywoodiens (MGM, Warner, Paramount, Fox, RKO, Columbia, Universal, United Artists — les Big Five + Little Three) de 1930 à 1948 (décret Paramount antitrust). Technicolor (Autant en emporte le vent 1939, Le Magicien d'Oz 1939). Néoréalisme italien d'après-guerre (Rossellini, De Sica, Visconti). 1948 : premier Festival de Cannes (créé 1939 annulé guerre, relancé 1946).
Nouvelle Vague française (1958-1968) : Truffaut (Les 400 coups), Godard (À bout de souffle), Chabrol, Rohmer, Rivette — tournages légers, rue, liberté, auteur. Free Cinema (UK), New Wave italienne (Antonioni, Fellini, Pasolini), ciné-nôvo brésilien. New Hollywood (1967-1980) : Bonnie and Clyde, Easy Rider, Coppola, Scorsese, Spielberg, Lucas, Polanski, Friedkin, Altman, De Palma — nouvelle génération de réalisateurs formés à l'école, films d'auteur dans les studios.
Blockbuster (Les Dents de la mer 1975, Star Wars 1977) imposent le modèle économique actuel. Numérique : Jurassic Park (1993, CGI photoréaliste), Toy Story (1995, premier long-métrage 100 % CGI — Pixar), généralisation 2000s. Cinéma numérique en salle : dès 2005. Plateformes : Netflix (fiction originale depuis House of Cards 2013), Amazon, Disney+, Apple TV+. Parasite de Bong Joon-ho : premier film non-anglophone Oscar du meilleur film 2020. Everything Everywhere All at Once (2023), Oppenheimer (2024).
§ 3 Le langage cinématographique
Un film n'est pas une histoire racontée avec des images : c'est une composition orchestrée d'éléments spécifiques.
- Cadre : choix de ce qui est visible — très gros plan, gros plan, plan rapproché, plan américain, plan moyen, plan d'ensemble, plan large
- Composition : règle des tiers, lignes de force, profondeur de champ, symétrie (Wes Anderson) ou dissymétrie
- Mouvement de caméra : panoramique, travelling, zoom, steadicam, drone, plan-séquence (Welles, Kubrick, Alfonso Cuarón)
- Montage : raccord, continuité, ellipse, flash-back, montage alterné, montage parallèle, jump-cut (Godard), montage soviétique (Eisenstein, effet Koulechov)
- Lumière et couleur : chiaroscuro, contre-jour, clair-obscur, palette dramatique (Deakins, Storaro, Khondji)
- Son : dialogue, bruitage, musique (Morricone, John Williams, Hans Zimmer), silence
- Jeu d'acteur : naturalisme, Actors Studio (Method acting), théâtral, stylisé
- Rythme narratif : structure en 3 actes (Syd Field), voyage du héros (Campbell-Vogler), narration non-linéaire
§ 4 La fabrication d'un film
| Phase | Contenu |
|---|---|
| Développement | Idée, pitch, synopsis, traitement, scénario (plusieurs versions), recherche de financement |
| Préproduction | Casting, repérages, décors, costumes, storyboard, plans de travail, assurances |
| Tournage (production) | Généralement 4 à 14 semaines, plateau de 50 à 300 personnes, tournage non-linéaire |
| Postproduction | Montage image, effets spéciaux, étalonnage, mixage son, musique, VFX — souvent 6-18 mois |
| Distribution | Festival, sortie salle (Première, exclusive, large), VOD, télévision, plateformes |
Métiers clés : réalisateur (chef artistique), producteur (chef économique), scénariste, directeur photo (DP), monteur, chef décorateur, costumier, ingénieur son, compositeur. Budget : un blockbuster hollywoodien coûte 100 à 300 M$, un film d'auteur européen 2 à 10 M€.
§ 5 Genres et écoles
Classification classique (souvent mixte en pratique) : drame, comédie, romance, thriller, horreur, science-fiction, fantastique, western, film noir, policier, guerre, historique, biopic, documentaire, animation, comédie musicale. Écoles et mouvements marquants : Expressionnisme allemand (1920s), Néoréalisme italien (1945-1952, Rome ville ouverte, Le Voleur de bicyclette), Nouvelle Vague française (1958-1968), Dogme 95 (manifeste Von Trier-Vinterberg, 1995), Mumblecore (indie US années 2000), New Extremity français (Haneke, Noé, Dumont).
§ 6 Grands réalisateurs (panorama)
- USA : Griffith, Welles, Ford, Hawks, Hitchcock, Kubrick, Scorsese, Coppola, Spielberg, Lynch, Tarantino, Anderson, les Coen, Nolan, Villeneuve, Jordan Peele
- France : Renoir, Carné, Bresson, Tati, Godard, Truffaut, Varda, Resnais, Rohmer, Chabrol, Techiné, Desplechin, Dumont, Audiard, Sciamma, Triet (Palme d'or 2023)
- Italie : Rossellini, De Sica, Visconti, Fellini, Antonioni, Pasolini, Bertolucci, Leone, Moretti, Sorrentino, Garrone
- Japon : Mizoguchi, Ozu, Kurosawa, Naruse, Kobayashi, Imamura, Oshima, Miyazaki, Kitano, Kore-eda, Hamaguchi (Drive My Car Oscar 2022)
- Allemagne : Lang, Murnau, Fassbinder, Herzog, Wenders, Haneke (autrichien)
- URSS/Russie : Eisenstein, Vertov, Dovjenko, Tarkovski, Sokourov, Zviaguintsev
- Suède : Bergman, Östlund (2 Palmes d'or)
- Espagne : Buñuel (surréaliste), Saura, Almodóvar
- Iran : Kiarostami, Makhmalbaf, Farhadi, Panahi
- Corée : Park Chan-wook, Lee Chang-dong, Bong Joon-ho (Parasite Oscar 2020), Hong Sang-soo
- Taiwan : Hou Hsiao-hsien, Edward Yang, Tsai Ming-liang, Ang Lee
- Chine : Zhang Yimou, Chen Kaige, Jia Zhangke, Wong Kar-wai (HK)
- Mexique : Cuarón, Iñárritu, Del Toro — trois Oscars meilleur réalisateur en 5 ans (2014-2019)
§ 7 Plateformes, IA, avenir
- Fin du monopole de la salle : sortie en simultané cinéma-plateforme (day-and-date), fenêtres de diffusion raccourcies, fréquentation salle en baisse (-30 à -40 % vs 2019 en Europe)
- Guerres du streaming : Netflix vs Disney+ vs Apple TV+ vs HBO Max vs Amazon — rationalisation 2023-2024 (Netflix +260 M abonnés 2024)
- Grève WGA et SAG-AFTRA 2023 : 148 jours de grève à Hollywood, accord sur IA, droits de rediffusion, transparence des vues — précédent mondial
- IA générative : Sora (OpenAI, fév. 2024), Runway, Pika — menace et outil, débats sur le droit d'auteur
- Diversité : progrès incontestables post-#OscarsSoWhite 2015 — Oscar 2024 à Anatomie d'une chute (Triet) scénario, Oppenheimer meilleur film
- Cinéma mondial : émergence des cinémas non-anglophones dans les récompenses majeures (Parasite, Drive My Car, All Quiet on the Western Front)
- Blockbuster en crise : échecs Marvel/DC 2023-2024 (The Marvels, Joker 2), fatigue des super-héros, retour du cinéma d'auteur grand public (Oppenheimer +1 Md$)
- IMAX et 70 mm : renaissance du format spectaculaire (Nolan, Villeneuve)
- Festivals : Cannes, Venise, Berlin, Toronto, Sundance — fonctions de prescripteurs renforcées à l'ère du streaming
Après 130 ans d'existence, le cinéma continue de se transformer : des frères Lumière à Sora, de la salle à l'écran du smartphone, du scénario au prompt d'IA. Mais son essence reste intacte — raconter une histoire par l'image et le son, partager une émotion collective, figurer le monde. Les prochaines années décideront si la salle obscure reste le royaume qui a défini un siècle, ou si elle devient un vestige raffiné parmi d'autres formats. Dans les deux cas, le septième art aura surmonté bien d'autres révolutions — le parlant, la télévision, la VHS, le DVD.