Danse« Le corps dit ce que les mots ne savent pas » — Martha Graham
Art du mouvement rythmé — le plus universel et le plus ancien des arts humains — du ballet classique aux danses urbaines, du Lac des cygnes au breaking olympique.
§ 1 Qu'est-ce que la danse ?
La danse est l'art de composer des mouvements corporels rythmés, organisés dans l'espace et le temps, généralement accompagnés de musique, dans un but expressif, rituel, social ou esthétique. C'est l'un des arts les plus anciens et les plus universels de l'humanité — toutes les cultures connues dansent, et on trouve des représentations de danseurs dans l'art préhistorique (grottes de la Cueva de la Vieja en Espagne, ~10 000 av. JC). Elle peut être rituelle (sacrée, sociale, guerrière), théâtrale (destinée à un public, ballet), sociale (bals, fêtes, couple), sportive (danse sportive, rock acrobatique, breaking aux JO), ou expérimentale (danse contemporaine).
§ 2 Histoire universelle
Préhistoire : peintures rupestres figurant des danseurs en Inde (Bhimbetka, -30 000), Afrique, Europe. La danse est liée au rite (chasse, fertilité, guérison, deuil, guerre). Antiquité : Égypte (danses funéraires, mouvements stylisés sur hiéroglyphes), Inde (Natyashastra, traité de Bharata Muni vers -200, codifie 108 karanas — bases du Bharata Natyam), Grèce (chœurs, tragédie, pyrrhique guerrière), Rome (pantomime). Moyen Âge : danses de cour et danses populaires (carole, estampie, basse-danse). Renaissance italienne puis française : les cours codifient les danses de bal (pavane, gaillarde, courante, sarabande, menuet) — Domenico da Piacenza (1450s) puis Thoinot Arbeau (Orchésographie 1588).
Louis XIV, passionné de danse, fonde l'Académie royale de danse en 1661 (première institution officielle) et l'Académie royale de musique (1669, ancêtre de l'Opéra de Paris). Le Roi-Soleil danse lui-même (Ballet de la Nuit 1653, rôle d'Apollon). Pierre Beauchamp codifie les 5 positions des pieds encore utilisées. Séparation progressive de la danse sociale et de la danse scénique — la danse devient professionnelle. Au XVIIIe : Jean-Georges Noverre (Lettres sur la danse 1760) révolutionne avec le ballet d'action (intrigue, mime, expression). XIXe : ballet romantique — La Sylphide (Taglioni, 1832, invention des pointes), Giselle (Perrot-Coralli, 1841), Coppélia (Saint-Léon, 1870). École russe devient dominante : Marius Petipa chorégraphe à Saint-Pétersbourg — Le Lac des cygnes (1877, rév. 1895), La Belle au bois dormant (1890), Casse-noisette (1892). Sergueï Diaghilev fonde les Ballets russes à Paris en 1909 — révolution artistique (Stravinsky, Nijinski, Picasso, Cocteau, Matisse).
§ 3 Ballet classique
Le ballet classique repose sur un vocabulaire technique codifié internationalement, enseigné en français (langue historique) : plié, relevé, sauté, battement, jeté, arabesque, attitude, entrechat, pirouette, fouetté, grand jeté, pas de deux, etc. Cinq positions de pieds (Beauchamp, 1700), turnout (en-dehors, rotation externe des hanches caractéristique), pointes pour les femmes depuis 1830. Structure : un ballet narratif classique comporte ouverture, variations, grands pas de deux, adages, coda, apothéose. Œuvres canoniques : Giselle, Le Lac des cygnes, La Belle au bois dormant, Casse-noisette, Don Quichotte, Roméo et Juliette (Prokofiev-MacMillan), Spartacus. Grandes compagnies : Bolchoï (Moscou), Mariinsky (Saint-Pétersbourg), Opéra de Paris (fondé 1669), Royal Ballet (Londres), American Ballet Theatre, New York City Ballet, Ballet de Stuttgart, La Scala (Milan), Cuba, NDT (Pays-Bas).
§ 4 Modernes et contemporains
Début XXe : rupture avec l'académisme classique. Isadora Duncan (1877-1927, USA) — pionnière, pieds nus, tunique grecque, improvisation. Ruth Saint Denis, Ted Shawn — pères de la modern dance américaine. Martha Graham (1894-1991) — technique Graham codifiée, contraction-release, Appalachian Spring (1944, musique Copland). Merce Cunningham (1919-2009) — danse abstraite, indépendance musique-mouvement (collab. John Cage), aléatoire. José Limón, Doris Humphrey. Allemagne : Mary Wigman, Kurt Jooss. Postmodern dance des années 1960-1970 : Judson Dance Theater (Trisha Brown, Yvonne Rainer, Steve Paxton qui invente le contact improvisation). Pina Bausch (1940-2009) — Tanztheater Wuppertal, révolution du théâtre dansé (Sacre du printemps 1975, Café Müller, Kontakthof). Jiří Kylián (NDT). William Forsythe (Francfort, déconstruction du classique). Maurice Béjart (Ballet du XXe siècle, Lausanne). Mats Ek (Suède). Anne Teresa De Keersmaeker (Rosas, Belgique). Akram Khan (Inde-UK, fusion kathak-contemporain).
§ 5 Danses populaires et urbaines
- Valse (Autriche, début XIXe) — scandale à ses débuts (couple enlacé !), aujourd'hui noble
- Tango (Argentine-Uruguay, Rio de la Plata, fin XIXe) — UNESCO 2009, Carlos Gardel
- Samba (Brésil, Rio), Forró, Frevo, Capoeira (lutte-danse afro-brésilienne)
- Salsa (Cuba-New York, années 1960), Cha-cha-cha, Merengue, Bachata, Kizomba
- Flamenco (Andalousie, gitano) — UNESCO 2010
- Charleston (USA, années 1920), Lindy Hop, Jitterbug
- Rock'n'roll (1950s), Twist, Disco (1970s)
- Break dance / breaking (Bronx, 1970s) — discipline olympique officielle aux JO Paris 2024 (première !)
- Hip-hop styles : locking, popping, waacking, voguing (LGBTQ+, bal rooms NY années 1970-80), krumping
- Danses traditionnelles : Bharata Natyam, Kathak, Kathakali (Inde), Kabuki, Nihon Buyō (Japon), Haka (Nouvelle-Zélande), Ori Tahiti (Polynésie), danses bantu africaines, danse du ventre (Raqs Sharqi), sevillanas
- K-pop dance (2010s-2020s) — chorégraphies virales TikTok mondialement
- Comédie musicale : Broadway (Fosse, Robbins, Stroman), cinéma (Singin' in the Rain, Chicago, La La Land)
§ 6 Grands chorégraphes du XXe-XXIe
- Marius Petipa (russe, classique — Lac des cygnes)
- Michel Fokine, Vaslav Nijinski (Ballets russes — Sacre du printemps 1913, scandale)
- George Balanchine (1904-1983, NYCB) — ballet néo-classique américain
- Martha Graham (fondatrice modern dance)
- Merce Cunningham (abstraction, hasard)
- Pina Bausch — Tanztheater, révolution de la danse-théâtre
- Maurice Béjart (Ballet du XXe s.)
- Mats Ek (relectures subversives des classiques)
- William Forsythe (post-Balanchine, déstructuration)
- Anne Teresa De Keersmaeker (Rosas — minimalisme mathématique)
- Hofesh Shechter (Israël-UK)
- Akram Khan (kathak-contemporain)
- Angelin Preljocaj (France)
- Jérôme Bel (France, danse conceptuelle)
- Wayne McGregor (Royal Ballet London)
- Crystal Pite (Canada — Kidd Pivot)
- Alvin Ailey (Revelations 1960, fondateur d'AAADT)
- Bob Fosse (Broadway-Hollywood, Chicago, Cabaret)
- Jerome Robbins (West Side Story, NYCB)
§ 7 Enjeux contemporains
- Breaking aux JO 2024 : première apparition olympique — victoire de Phil Wizard (Canada) et Ami (Japon, or féminin, 21 ans) le 9-10 août 2024 à la Concorde
- #MeToo dans la danse : dénonciations de violences sexistes et sexuelles (abus de pouvoir chorégraphe-danseur), enquêtes Opéra de Paris, NYCB, etc.
- Diversité raciale et de genre : Misty Copeland première étoile afro-américaine de l'ABT (2015), débat sur inclusivité dans le ballet classique (blanchiment historique des corps, des costumes)
- Corps et santé : troubles alimentaires, blessures chroniques, reconversion précoce (carrière courte), pression physique
- TikTok et danse virale : démocratisation mondiale, mais aussi problème du plagiat chorégraphique non crédité
- Hybridations : danse + cirque (Cie XY), danse + arts plastiques (Anne Imhof Faust Biennale Venise 2017), danse + numérique (Chunky Move)
- Financement : crise des subventions en Europe, précarité des compagnies
- Accessibilité et handicap : Stopgap Dance Company, Candoco — danse inclusive
- Écoresponsabilité : tournées, scénographies — bilan carbone
- Numérique et réalité virtuelle : spectacles en VR, captation volumétrique
La danse reste le plus éphémère des arts : chaque représentation disparaît au moment où elle est donnée. C'est sa grandeur et sa fragilité. Contrairement au livre, au tableau ou au film, elle n'existe que dans le vivant — la captation vidéo n'en retient qu'une ombre. À l'heure du numérique qui prétend tout enregistrer, la danse est l'art qui rappelle, le plus nécessairement, que le spectacle est là, maintenant, avec ce corps, dans cette salle — et jamais plus après.