Structure en quarks du proton
Le proton n'est pas une particule élémentaire mais un état lié baryonique de la QCD de contenu de valence \(uud\). Sa structure complète comprend une mer de paires \(q\bar q\) et des gluons virtuels. La masse du proton (938,3 MeV/c²) n'est que très partiellement due aux masses nues des quarks (quelques MeV chacun) : elle provient surtout de l'énergie cinétique des quarks confinés et de l'énergie du champ chromatique.
Charge totale : \(\frac{2}{3}+\frac{2}{3}-\frac{1}{3}=+1\). Nombre baryonique : \(B=3\times\frac{1}{3}=1\). Les quarks de valence portent environ 30% de l'impulsion totale du proton ; le reste est porté par les gluons et la mer de quarks.
Lagrangien de la chromodynamique quantique
Le lagrangien fondamental de QCD est une théorie de jauge non abélienne de groupe \(SU(3)_c\) :
avec la dérivée covariante et le tenseur de champ chromatique
Le terme non linéaire \(g_sf^{abc}A^b_\mu A^c_\nu\) exprime l'auto-interaction des gluons, caractéristique décisive des théories non abéliennes. Il donne naissance aux vertex triple et quartique des gluons, sources des phénomènes non perturbatifs comme le confinement.
Constantes de structure
Les constantes \(f^{abc}\) sont entièrement antisymétriques. Les générateurs \(T^a=\lambda^a/2\) satisfont \(\mathrm{Tr}(T^aT^b)=\frac{1}{2}\delta^{ab}\) et le quadrimir de Casimir \(C_2(\mathbf{3})=\frac{4}{3}\).
Symétrie chirale
Dans la limite \(m_u,m_d\to 0\), le Lagrangien admet une symétrie chirale \(U(2)_L\times U(2)_R\). Sa brisure spontanée produit les pions comme pseudo-bosons de Goldstone, avec \(m_\pi^2\propto m_q\).
Symétrie SU(3) couleur
Les quarks portent une charge de couleur transformant selon la représentation fondamentale \(\mathbf{3}\) de \(SU(3)\). Les gluons appartiennent à l'adjointe \(\mathbf{8}\). Les générateurs \(T^a=\lambda^a/2\) vérifient
Le proton physique est un état globalement singulet de couleur. La combinaison antisymétrique en couleur
permet la symétrie totale (Fermi) des autres degrés de liberté. Le fait que seuls les singulets de couleur soient observables est l'une des manifestations du confinement.
Matrices de Gell-Mann
Les huit matrices \(\lambda^1\dots\lambda^8\) généralisent les matrices de Pauli à \(3\times3\). Parmi elles, \(\lambda_3\) et \(\lambda_8\) sont diagonales (isospin et hypercharge), permettant la classification des hadrons sur le diagramme de Gell-Mann–Okubo.
Confinement
Le confinement désigne l'absence d'états asymptotiques colorés. Le potentiel quark–antiquark à grande distance croit linéairement :
avec une tension de corde \(\sigma\). Séparer des quarks coûte une énergie telle qu'il devient favorable de créer des paires supplémentaires plutôt que d'isoler une charge colorée — phénomène de hadronisation.
Potentiel de Cornell
Le potentiel phénoménologique \(V(r)=-\kappa/r+\sigma r\) (Cornell, 1975) rend compte des spectres de quarkonium (\(c\bar c\), \(b\bar b\)). Le terme linéaire reflète la formation d'un flux tube de champ chromatique entre les quarks.
Données de QCD sur réseau
Les calculs de lattice-QCD (action de Wilson) confirment la croissance linéaire du potentiel en accord avec \(\sigma\approx 0{,}18\) GeV². La boucle de Wilson \(\langle W[C]\rangle\sim e^{-\sigma\cdot\text{Area}}\) est le critère analytique du confinement.
Liberté asymptotique
À haute énergie, le couplage fort décroît. La fonction bêta à une boucle est
soit, en termes de \(\alpha_s=g_s^2/(4\pi)\) :
Pour \(N_f\le 16\), le coefficient est négatif : le couplage devient faible à grande échelle d'impulsion \(\alpha_s(M_Z)\approx 0{,}118\). La solution de l'équation du groupe de renormalisation à une boucle est
Gluons et auto-interaction chromatique
Les huit gluons sont les quanta du champ de jauge de \(SU(3)\). Contrairement au photon, ils portent eux-mêmes de la couleur (paire couleur–anticouleur) et interagissent entre eux via des vertex triple et quartique :
L'auto-interaction engendre :
- Le confinement et la formation de flux tubes chromatiques ;
- Les condensats de gluons \(\langle G^a_{\mu\nu}G^{a\,\mu\nu}\rangle\neq 0\) (structure du vide QCD) ;
- Les glueballs — états liés purement gluoniques, cherchés expérimentalement ;
- La contribution dominante (≈ 50%) à l'impulsion totale du proton.
Fonctions de distribution partonique et équations de DGLAP
Les fonctions de distribution partonique (PDF) \(f_i(x,Q^2)\) donnent la densité de probabilité de trouver un parton de type \(i\) portant une fraction \(x\) de l'impulsion longitudinale à l'échelle \(Q^2\). Les règles de somme contraignent :
L'évolution en \(Q^2\) obéit aux équations de DGLAP (Dokshitzer–Gribov–Lipatov–Altarelli–Parisi) :
où \(P_{ij}\) sont les fonctions de splittage (Altarelli–Parisi). Les PDFs sont extraites globalement d'expériences de diffusion profondément inélastique (DIS), de Drell–Yan, de production de jets et de bosons W/Z.
Facteurs de forme électromagnétiques
La section efficace de diffusion élastique \(ep\to ep\) s'exprime via les facteurs de Sachs \(G_E(Q^2)\) et \(G_M(Q^2)\), reliés aux densités de charge et de courant dans l'espace de Breit. Mesures récentes (PRad @ JLab) donnent le rayon de charge : \(r_p\approx 0{,}831\) fm.
Crise du spin du proton
La décomposition du spin du proton (\(s=1/2\)) est
où \(\Delta\Sigma\) est la contribution de spin des quarks, \(\Delta G\) celle des gluons et \(L_{q,g}\) les moments orbitaux. L'expérience EMC (CERN, 1988) a montré que \(\Delta\Sigma\approx 0{,}15\ll 1\), contredisant l'hypothèse naïve du modèle de quarks. Cette crise du spin a motivé des décennies de mesures (COMPASS, HERMES, RHIC-SPIN) et des études théoriques sur le rôle des gluons et des moments orbitaux.
QCD sur réseau (Lattice QCD)
La QCD sur réseau discrétise l'espace-temps euclidien en une grille de pas \(a\). Les liens de jauge \(U_\mu(x)=e^{iag_sA^a_\mu(x)T^a}\in SU(3)\) remplacent les champs de jauge continus. L'action de Wilson est
où \(U_{\mu\nu}\) est la boucle de plaquette. La limite continue est obtenue pour \(a\to0\) à \(\beta\to\infty\). Les intégrales de chemin sont évaluées par méthode Monte Carlo (algorithme HMC). Les prédictions de masse du proton obtenues par lattice-QCD (\(\approx938\) MeV) constituent un test fondamental du modèle standard.
Rayon de charge et structure spatiale
Le rayon de charge du proton est défini par le développement du facteur de forme électrique :
La crise du rayon du proton (2010–2019) opposait les mesures par diffusion \(ep\) (\(r_p\approx0{,}877\) fm, CODATA) aux mesures par spectroscopie de l'hydrogène muonique (\(r_p\approx0{,}842\) fm, PSI). Des mesures plus récentes et raffinées (PRad, 2019) donnent \(r_p=0{,}831\pm0{,}014\) fm, cohérentes avec les valeurs muoniques. Cette crise a stimulé le développement de méthodes expérimentales et théoriques de précision.