THÉÂTRE2 500 ans d'art vivant — de Dionysos à Mnouchkine
Le théâtre est l'un des plus anciens arts de l'humanité : né à Athènes au VIe siècle av. J.-C. lors des fêtes en l'honneur de Dionysos, il n'a cessé depuis de se réinventer — tragédie grecque (Eschyle, Sophocle, Euripide), Nô japonais codifié par Zeami au XIVe, commedia dell'arte italienne, théâtre élisabéthain de Shakespeare, classicisme français de Molière, Corneille, Racine, révolutions de Tchekhov, Brecht, Artaud, Beckett, et metteurs en scène contemporains (Peter Brook, Ariane Mnouchkine, Robert Wilson, Pina Bausch, Thomas Ostermeier, Milo Rau). Ce dossier parcourt l'histoire universelle de cet art vivant qui fait dialoguer acteurs et public dans la même pièce, et questionne son renouveau aujourd'hui face aux écrans.
§ 1 Le théâtre : définition
Le théâtre (du grec theatron, « lieu d'où l'on regarde ») est un art vivant fondé sur la présence simultanée, dans un même espace, d'acteurs qui incarnent des personnages, et de spectateurs qui assistent à leur jeu. Il combine texte (ou canevas improvisé), corps, voix, espace scénique, lumière, costume, son, public. Contrairement au cinéma (enregistré, reproduit identique), chaque représentation théâtrale est unique — les spectateurs co-créent le spectacle par leur présence, leur rire, leur silence. Le théâtre existe sur tous les continents, depuis au moins 2 500 ans, prend des formes infiniment variées : tragédie, comédie, drame, opéra, cirque, marionnettes, théâtre physique, improvisation, théâtre documentaire, immersif, performance. Il répond à un besoin anthropologique : se raconter, jouer d'autres rôles, partager une émotion collective.
§ 2 Théâtre antique : Dionysos et les tragiques
Le théâtre occidental naît à Athènes au VIe siècle av. J.-C., lors des Grandes Dionysies, fêtes en l'honneur de Dionysos, dieu du vin, de l'extase et de la métamorphose. Du chœur (dithyrambe) chantant la gloire du dieu, Thespis aurait détaché un premier acteur (hypocrite, « celui qui répond ») vers 534 av. J.-C. — naissance du dialogue théâtral. Le théâtre grec est religieux, civique, compétitif : trois concours annuels, prix au meilleur poète, financement par les chorèges (riches citoyens mécènes). Théâtre de Dionysos au pied de l'Acropole, puis théâtre d'Épidaure (IVe s., acoustique parfaite, 14 000 spectateurs).
Eschyle (525-456 av. J.-C.) — ajoute un deuxième acteur, fonde la tragédie. Œuvres : L'Orestie (seule trilogie conservée, 458 av. J.-C., Agamemnon + Choéphores + Euménides), Les Perses, Prométhée enchaîné.
Sophocle (495-406 av. J.-C.) — ajoute un troisième acteur, complexifie les caractères. Œuvres : Œdipe roi (~429 av. J.-C., paradigme selon Aristote), Antigone, Électre, Œdipe à Colone, Philoctète. 120 pièces écrites, 7 conservées.
Euripide (480-406 av. J.-C.) — psychologise les héroïnes, critique les dieux. Œuvres : Médée (431 av. J.-C.), Les Bacchantes, Iphigénie, Les Troyennes. 19 pièces conservées sur ~92 écrites.
Aristophane (~445-385 av. J.-C.) — comédie ancienne, satire politique mordante. Les Nuées (moquerie de Socrate), Les Guêpes, Lysistrata (grève du sexe contre la guerre), Les Oiseaux, Les Grenouilles. Ménandre (IVe s., comédie nouvelle) : intrigues amoureuses bourgeoises, influence Plaute et Térence à Rome, puis Molière.
Rome adapte les Grecs. Plaute (~254-184 av. J.-C.) — comédies populaires, personnages types (esclave rusé, parasite, soldat fanfaron). Amphitryon, L'Aululaire (futur Avare de Molière), Le Soldat fanfaron. Térence (180-160 av. J.-C.) plus littéraire. Sénèque (4 av. J.-C.-65 ap. J.-C.) écrit des tragédies à lire plus qu'à jouer : Médée, Œdipe, Thyeste — influence massive sur le théâtre élisabéthain (Shakespeare, Marlowe).
§ 3 Traditions mondiales : Nô, commedia, kathakali
Nô (XIVe siècle, codifié par Zeami fils de Kan'ami, sous le shogun Ashikaga) — théâtre lent, épuré, masqué, spirituel. Scène carrée vide, musique (tambours, flûte), chant (utai). Répertoire de ~250 pièces. Kyôgen : comédie intercalée entre pièces de Nô. Kabuki (début XVIIe, populaire) — opposé : maquillages spectaculaires (kumadori), gestuelle stylisée, acteurs masculins (onnagata jouant les femmes), effets machinistes (trappe, tournante). Théâtre Kabukiza Tokyo, Minami-za Kyoto.
Kathakali (XVIIe, Kerala) — danse-théâtre hiératique, maquillages vert-rouge-noir, gestuelle codifiée (24 mudras de main), mythologie hindoue (Mahabharata, Ramayana). Apprentissage très jeune, 10-12 ans de formation. Théâtre sanskrit classique : Bharata (Nâtya-shâstra, traité fondateur ~IIe siècle av. J.-C.), Kalidasa (Shakuntala, IVe-Ve siècle).
Opéra de Pékin (jingju, fin XVIIIe) — synthèse chant, déclamation, combat stylisé, acrobatie. Maquillages (lian pu) codés par couleur (rouge = loyauté, noir = intégrité, blanc = traîtrise). Rôles types : sheng (héros), dan (féminin), jing (maquillé), chou (clown). Très codifié, apprentissage enfantin dans académies.
Commedia dell'arte (Italie XVIe-XVIIIe) — théâtre populaire improvisé à partir de canevas (lazzi), avec personnages masqués types : Arlequin (valet vif), Pantalon (marchand vénitien avare), Colombine, Le Docteur, Le Capitan, Polichinelle. Troupes itinérantes, tréteaux, influence majeure sur Molière, Marivaux, Goldoni, mais aussi Charlie Chaplin et Pina Bausch.
§ 4 Shakespeare, Molière, Racine
William Shakespeare est sans doute le plus grand dramaturge de langue anglaise, sans doute le plus joué au monde. Globe Theatre à Londres (Bankside, 1599), théâtre à ciel ouvert, public mêlé. 37 pièces (parfois 38-39 avec attributions discutées), réparties en :
Tragédies : Roméo et Juliette (~1595), Hamlet (~1600 — « Être ou ne pas être »), Othello, Le Roi Lear, Macbeth, Jules César, Antoine et Cléopâtre.
Comédies : Le Songe d'une nuit d'été, La Nuit des rois, Beaucoup de bruit pour rien, Comme il vous plaira, Les Joyeuses Commères de Windsor.
Pièces historiques : Richard III, Henri V, les deux Henri IV.
Romances finales : La Tempête, Conte d'hiver. Œuvre universelle — traductions dans toutes les langues, ~400 adaptations cinéma.
Pierre Corneille (1606-1684) — grand tragédien, héroïsme cornélien. Le Cid (1637, dispute avec l'Académie), Horace, Cinna, Polyeucte.
Molière (Jean-Baptiste Poquelin, 1622-1673) — comédien, auteur, directeur de troupe, ami de Louis XIV. Fusionne commedia dell'arte et satire sociale : Les Précieuses ridicules (1659), L'École des femmes (1662), Tartuffe (1664, scandale, interdiction), Dom Juan (1665), Le Misanthrope (1666), Le Médecin malgré lui, L'Avare (1668), Le Bourgeois gentilhomme (1670), Les Fourberies de Scapin, Les Femmes savantes, Le Malade imaginaire (1673, il meurt sur scène peu après). Sa troupe deviendra la Comédie-Française (1680), dite « la Maison de Molière ».
Jean Racine (1639-1699) — grand tragédien janséniste. Alexandrins ciselés, passions brûlantes. Andromaque (1667), Bérénice, Iphigénie, Phèdre (1677 — sommet), Esther, Athalie.
§ 5 Modernité : Tchekhov à Beckett
Henrik Ibsen (Norvège, 1828-1906) révolutionne avec Maison de poupée (1879, Nora quitte mari et enfants), Les Revenants (1881, syphilis), Un ennemi du peuple, Hedda Gabler. August Strindberg (Suède). Anton Tchekhov (Russie, 1860-1904) — La Mouette (1896, création ratée Saint-Pétersbourg, triomphe Moscou 1898 avec Stanislavski), Oncle Vania, Les Trois Sœurs (1901), La Cerisaie (1904). Un théâtre des petites choses, des non-dits, des impasses.
Konstantin Stanislavski (1863-1938) fonde à Moscou le Théâtre d'Art (1898) et théorise la méthode : acteur qui vit le rôle, mémoire affective, vérité psychologique. Formera toute l'école américaine via Lee Strasberg et l'Actors Studio (Brando, De Niro, Pacino).
Bertolt Brecht (Allemagne, 1898-1956) — théorise l'effet de distanciation (Verfremdungseffekt) : empêcher l'identification, faire réfléchir plutôt que faire sentir. Théâtre épique politique. L'Opéra de quat'sous (1928, musique Kurt Weill), Mère Courage et ses enfants (1939), La Bonne Âme du Se-Tchouan, Le Cercle de craie caucasien, La Vie de Galilée. Fonde le Berliner Ensemble en 1949.
Antonin Artaud (France, 1896-1948) — Le Théâtre et son double (1938) théorise le théâtre de la cruauté : spectacle choc, physique, métaphysique, libération des forces primaires. Influence majeure sur metteurs en scène XXe (Peter Brook, Living Theatre, Jerzy Grotowski).
Années 1950, Paris. Samuel Beckett (Irlandais à Paris, 1906-1989) — En attendant Godot (1953, Théâtre de Babylone Paris, création Roger Blin) : Vladimir et Estragon attendent Godot qui ne vient jamais. Révolution absolue. Suivent Fin de partie, Oh les beaux jours, La Dernière Bande. Nobel 1969. Eugène Ionesco (Roumain à Paris) — La Cantatrice chauve (1950), La Leçon, Les Chaises, Rhinocéros (1959). Jean Genet, Adamov, Pinter.
§ 6 Metteurs en scène XXe-XXIe
| Metteur·euse | Apport |
|---|---|
| Stanislavski (URSS) | Méthode, Théâtre d'Art Moscou, vérité psychologique |
| Meyerhold (URSS) | Biomécanique, constructivisme, exécuté 1940 sous Staline |
| Louis Jouvet (France) | Copeau-Vieux-Colombier, Athénée Paris, Giraudoux |
| Jean Vilar (France) | Fondateur du Festival d'Avignon (1947), TNP, théâtre populaire |
| Peter Brook (RU-France) | L'Espace vide (1968), Mahabharata (1985, 9 h), Bouffes du Nord Paris 1974-2023. ✝ 2022 |
| Ariane Mnouchkine (France, 1939-) | Théâtre du Soleil (Cartoucherie Vincennes 1964-), création collective, 1789, Les Naufragés du Fol Espoir, Kanata |
| Jerzy Grotowski (Pologne) | Théâtre laboratoire, acteur-moine, Vers un théâtre pauvre |
| Robert Wilson (USA) | Théâtre d'images, lenteur, Einstein on the Beach (avec Philip Glass 1976, 5h sans entracte) |
| Pina Bausch (Allemagne, 1940-2009) | Tanztheater Wuppertal, théâtre dansé, Café Müller, Le Sacre du printemps |
| Patrice Chéreau (France, 1944-2013) | Ring Bayreuth centenaire 1976, Dans la solitude des champs de coton Koltès |
| Antoine Vitez (France) | Dir. Chaillot puis Comédie-Française 1988-1990 |
| Krystian Lupa (Pologne) | Maître de la génération polonaise contemporaine |
| Thomas Ostermeier (Allemagne) | Schaubühne Berlin, Ibsen radicalisé (Un ennemi du peuple) |
| Milo Rau (Suisse) | Théâtre documentaire, La Reprise. Histoire(s) du théâtre (I) |
| Joël Pommerat (France) | Ma chambre froide, Ça ira (1) Fin de Louis (Révolution) |
| Simon Stone (Australie) | Classiques contemporanéisés, La Ménagerie de verre, Médée |
| Ivo van Hove (Belgique) | Toneelgroep Amsterdam, Shakespeare-David Bowie, Les Damnés |
§ 7 Théâtre aujourd'hui : crise et renouveau
Le théâtre occidental connaît depuis les années 2000 une érosion du public (concurrence Netflix, réseaux, gaming), une pression budgétaire (baisse des subventions en France depuis 2017, fermetures Royaume-Uni sous austérité post-2010). La pandémie Covid (mars 2020-2022) a fermé les théâtres ~18 mois, fragilisé structures et intermittents. Les publics sont revenus mais vieillissent (âge moyen en hausse). Les festivals restent forts — Avignon (créé 1947 par Jean Vilar, 78e édition 2024), Édimbourg Fringe, Wiener Festwochen.
Théâtre documentaire (Milo Rau, Rimini Protokoll) — témoignages réels, non-acteurs. Théâtre immersif : Sleep No More de Punchdrunk (New York depuis 2011, spectateurs déambulent masqués dans hôtel réécrivant Macbeth). Numérique : captations (Arte, France.tv), expériences VR, streaming pandémique. Théâtre hors-les-murs : prisons, hôpitaux, quartiers, entreprises. Nouvelles voix : autrices très présentes (Pauline Peyrade, Alice Zeniter, Pénélope Skinner, Annie Baker Pulitzer 2014).
En France, maillage exceptionnel : Comédie-Française (Salle Richelieu, Vieux-Colombier, Studio-Théâtre), Odéon – Théâtre de l'Europe, Théâtre national de la Colline, TNP Villeurbanne, TNS Strasbourg, Théâtre du Soleil (Cartoucherie Vincennes), Bouffes du Nord (Peter Brook puis Olivier Mantei), Centres dramatiques nationaux (Rennes, Bordeaux, Marseille, Nancy, etc.). Places souvent à partir de 10 € pour les moins de 28 ans. Festival d'Avignon en juillet : In (Cour d'honneur du Palais des Papes) + Off (mille troupes sur 25 jours). Londres : West End, National Theatre. Berlin : Schaubühne, Berliner Ensemble, Volksbühne.