Regnum Animalia · Parasita · Scientia Medica

Parasitologia

La parasitologie est la science des organismes qui vivent aux dépens d'autres organismes vivants — une relation ancienne, omniprésente et terriblement efficace, façonnée par des millions d'années de coévolution entre parasites et hôtes.

~2 Mdpersonnes infectées par des helminthes
600 000décès/an par paludisme
~99 %des eucaryotes parasitent quelque chose
300+espèces parasitent l'humain

I — Fondements

Définition et concepts

Définition : un parasite est un organisme qui vit en relation étroite avec un autre organisme (l'hôte), dont il tire des bénéfices nutritifs ou autres tout en causant des dommages à cet hôte. La relation est durable, intime et asymétrique.

Terminologie fondamentale

TermeDéfinition
Hôte définitifHôte dans lequel le parasite accomplit sa reproduction sexuée (ex : l'humain pour Plasmodium... non, le moustique est le définitif ! L'humain est l'hôte intermédiaire)
Hôte intermédiaireHôte dans lequel se déroule la reproduction asexuée ou des stades larvaires obligatoires
Hôte paraténiqueHôte dans lequel le parasite survit sans se développer — rôle de « transport »
VecteurOrganisme transmettant le parasite d'un hôte à l'autre (arthropode piqueur), souvent biologiquement nécessaire
ZoonoseMaladie transmissible de l'animal à l'humain (toxoplasmose, hydatidose, leishmaniose viscérale)
EndoparasiteParasite vivant à l'intérieur de l'hôte (intestin, sang, cellules)
EctoparasiteParasite vivant à la surface de l'hôte (peau, poils, plumes)
Parasitisme vs. autres symbioses : Mutualisme (+ / +), Commensalisme (+ / 0), Parasitisme (+ / –). La ligne entre ces catégories est parfois floue : Toxoplasma gondii est souvent asymptomatique (apparent commensalisme) mais cause des dégâts chez l'immunodéprimé ou le fœtus.

II — Taxonomie

Classification des parasites

🔵 Protozoa
Protozoaires
Eucaryotes unicellulaires. Responsables des maladies parasitaires les plus mortelles : paludisme, amibiase, leishmaniose, trypanosomiase. Peuvent se multiplier dans l'hôte.
🟡 Helmintha
Helminthes
Vers parasites multicellulaires. Trois groupes : Nématodes (vers ronds), Trématodes (douves), Cestodes (ténias). 1,5–2 Md d'humains infectés.
🔴 Arthropoda
Ectoparasites
Arthropodes parasitaires : tiques, acariens, poux, puces, mouches. Vecteurs de nombreux agents pathogènes. Dermatoses, anémie par spoliation.

III — Parasites Unicellulaires

Protozoaires pathogènes

Paludisme — Plasmodium

Priorité mondiale n°1 : 249 millions de cas et ~608 000 décès en 2022 (OMS), dont 96 % en Afrique subsaharienne. Les enfants de moins de 5 ans représentent 80 % des décès. 5 espèces humaines : P. falciparum (la plus mortelle), P. vivax, P. ovale, P. malariae, P. knowlesi.

Cycle biologique complexe : Vecteur = Anopheles femelle. Hôte définitif = moustique (sporogonie sexuée). Hôte intermédiaire = humain (schizogonie asexuée).

PhaseStadeLieuDurée
InoculationSporozoïtes injectés par le moustiquePeau → sang → foieMinutes
HépatiqueSchizogonie exo-érythrocytaire (mérozoïtes)Hépatocytes5–16 jours selon espèce
ÉrythrocytaireInvasion GR, trophozoïtes, schizontes, mérozoïtesGlobules rougesCycle 48 h (falciparum, vivax)
GamétocytesGamétocytes circulants (ingérés par moustique)SangPersistants
SporogonieFécondation → oocyste → sporozoïtes → glandes salivairesIntestin + glandes moustique10–21 jours

Toxoplasmose — Toxoplasma gondii

Parasite à succès planétaire : ~30 % de la population mondiale séropositive. Hôte définitif = félidés (chats). Transmission humaine : ingestion d'oocystes (litière, terre, crudités) ou de bradyzoïtes (viande crue/peu cuite de porc, agneau). Risques : grossesse (toxo congénitale → hydrocéphalie, choriorétinite, calcifications) et immunodéprimés (encéphalite toxoplasmique).

Manipulation comportementale : T. gondii modifie le comportement des rats infectés — réduction de la peur des chats (transformation de l'aversion en attraction). Mécanisme : kyste dans l'amygdale, modification dopaminergique. Études controversées chez l'humain : corrélations avec personnalité, accident de la route, risque de schizophrénie.

Leishmaniose — Leishmania

Vecteur : phlébotome (Phlebotomus, Lutzomyia). Trois formes cliniques :

  • L. donovani → Leishmaniose viscérale (kala-azar) : fièvre prolongée, splénomégalie, cachexie, pancytopénie. Mortelle sans traitement (~95 %).
  • L. tropica/major → Cutanée : ulcère indolore chronique (bouton d'Orient). Cicatrice définitive.
  • L. braziliensis → Cutanéo-muqueuse : destruction progressive du nez et du palais.

Trypanosomiases

Maladie du sommeil

Trypanosoma brucei (Afrique sub-saharienne). Vecteur : mouche tsé-tsé (Glossina). Phase lymphatico-sanguine puis neuro (invasion SNC → altération du sommeil, coma, mort). Traitement : nifurtimox-éflornithine (NECT).

Maladie de Chagas

T. cruzi (Amérique latine). Vecteur : punaise réduviide (Triatoma, triatomine). 6–7 millions de personnes infectées. Cardiopathie chagasique chronique (cardiomyopathie dilatée). Benznidazole ou nifurtimox.

IV — Vers Parasites

Helminthes

Nématodes (vers ronds)

EspèceMaladiePrévalenceTransmission
Ascaris lumbricoidesAscaridiose~800 millionsIngestion d'œufs embryonnés dans l'environnement contaminé
Necator / AncylostomaAnkylostomose~600 millionsPénétration cutanée des larves (pieds nus sur sol contaminé)
Trichuris trichiuraTrichocéphalose~500 millionsIngestion d'œufs, péri-anal, sol
Wuchereria bancroftiFilariose lymphatique / éléphantiasis~120 millionsPiqûre de moustique (microfilaires)
Onchocerca volvulusOnchocercose (cécité des rivières)~21 millionsSimulie (mouche noire)
Strongyloides stercoralisAnguillulose~100 millionsCutané, autoinfection, hyperinfection fatale chez immunodéprimés

Cestodes (ténias / vers plats segmentés)

  • Taenia saginata — ténia du bœuf. Jusqu'à 10 m de long. Hôte intermédiaire : bovin. Transmission : viande peu cuite. Asymptomatique ou douleurs abdominales. Traitement : niclosamide, praziquantel.
  • Taenia solium — ténia du porc. Hôte intermédiaire : porc. Risque de cysticercose (autoinfection par les œufs → kystes dans les muscles, yeux, cerveau — neurocysticercose, première cause d'épilepsie acquise dans les pays en développement).
  • Echinococcus granulosus — ténia du chien. Hydatidose : kystes hydatiques dans le foie (70 %) et les poumons. Chirurgie ± albendazole.
  • Echinococcus multilocularis — échinococcose alvéolaire : invasion pseudotumorale du foie, mortelle sans traitement. Renard = hôte définitif. Europe, Asie centrale.

Trématodes (douves)

  • Schistosoma mansoni, haematobium, japonicum — Schistosomiase (bilharziose). 2e parasitose mondiale après le paludisme en termes de morbidité. ~240 millions infectés. Cercaires pénètrent la peau dans l'eau douce. Réaction granulomateuse chronique → fibrose hépatique (S. mansoni), hématurie/cancer de la vessie (S. haematobium).
  • Fasciola hepatica — grande douve du foie. Hôte intermédiaire : escargot lymnée. Ingestion de cresson sauvage ou eau contaminée. Hépatite aiguë → cholangite chronique.
  • Opisthorchis viverrini — douve du foie asiatique. Poisson cru. Cholangite chronique → cholangiocarcinome (cancer des voies biliaires).

V — Parasites de Surface

Ectoparasites

Tiques (Ixodidae)

Ixodes ricinus (Europe), I. scapularis (Amérique). Vecteurs de borréliose de Lyme (Borrelia burgdorferi), encéphalite à tique (FSME), anaplasmose, babésiose. Piqûre indolore. Retrait en moins de 24 h réduit le risque de transmission.

Gale — Sarcoptes scabiei

Acarien qui creuse des galeries dans l'épiderme. ~200 millions de cas/an. Très contagieuse par contact direct. Prurit intense (surtout nocturne), sillons dans les plis. Traitement : perméthrine topique ou ivermectine orale.

Poux — Pediculus humanus

Poux de tête (capitis), du corps (corporis — vecteur du typhus épidémique), pubiens (pubis). Prurit intense. Poux du corps transmettent Rickettsia prowazekii (typhus), Bartonella quintana (fièvre des tranchées).

Puces — Ctenocephalides

Xenopsylla cheopis (puce du rat) vecteur de la peste (Yersinia pestis) — les pandémies de peste noire ont tué ~50 millions en Europe. Ctenocephalides felis (puce du chat) — hôte intermédiaire de Dipylidium caninum.

VI — Dynamique

Relation hôte–parasite

La relation hôte-parasite est dynamique et coévolutive — chaque adaptation défensive de l'hôte sélectionne des contre-adaptations parasitaires, dans une course aux armements perpétuelle.

Stratégies d'échappement immunitaire des parasites

  • Variation antigénique : Plasmodium exprime alternativement ~60 gènes var (PfEMP1) → l'immunité ne suit pas. Trypanosoma change radicalement sa coat de VSG (Variable Surface Glycoprotein).
  • Mimétisme moléculaire : les parasites expriment des molécules similaires aux molécules hôtes → pas reconnus comme étrangers.
  • Immunosuppression active : Schistosoma couvre sa surface de molécules hôtes (camouflage) + induit des Treg qui affaiblissent la réponse.
  • Localisation protégée : kystes intramusculaires (Toxoplasma), compartiment intracellulaire (vacuole parasitophore de Leishmania dans les macrophages — là où on ne s'y attend pas).

Défenses de l'hôte

  • IgE + mastocytes + éosinophiles : réponse Th2 adaptée aux vers. Les IgE se fixent sur les parasites → dégranulation → molécules cytotoxiques.
  • Réponse granulomateuse : encapsulation des œufs de schistosomes → limitation des dégâts mais fibrose chronique.
  • Résistance génétique : sickle-cell (HbAS) protège contre P. falciparum grave. Groupe Duffy négatif (gène DARC) protège contre P. vivax. Gènes HLA spécifiques associés à la résistance à certains parasites.

VII — Parasitologie Comportementale

Manipulation du comportement hôte

Un fascinant domaine : de nombreux parasites ont évolué pour modifier le comportement de leur hôte de façon à favoriser leur propre transmission — une forme de manipulation neurobiologique qui démontre la puissance de la sélection naturelle.
Ophiocordyceps

Champignon parasite de fourmis (O. unilateralis). Manipule le comportement : la fourmi s'accroche sous une feuille à hauteur optimale pour la sporulation du champignon, puis meurt. Métabolites altèrent le SNC de l'insecte.

Leucochloridium paradoxum

Trématode de l'escargot. Ses sporocystes colorés et pulsatiles dans les tentacules de l'escargot imitent des chenilles pour attirer des oiseaux (hôtes définitifs). L'escargot est également contraint de se déplacer en pleine lumière.

Toxoplasma gondii

Modifie l'amygdale des rats → convertit l'aversion des chats en attraction sexuelle. Serait lié à des modifications dopaminergiques et de méthylation de l'ADN des neurones. L'objectif évolutif est la transmission au chat (hôte définitif).

Sacculina carcini

Crustacé parasite qui envahit le crabe, castrele, et le fait se comporter comme une femelle en couvant les œufs du parasite comme s'ils étaient les siens — même chez les mâles.

VIII — Santé Mondiale

Épidémiologie mondiale

Les maladies parasitaires touchent disproportionnellement les populations pauvres des régions tropicales et subtropicales — classées comme Maladies Tropicales Négligées (MTN) par l'OMS (20 maladies prioritaires).

MaladieAgentPersonnes touchéesMortalité/anZone
PaludismePlasmodium spp.249 millions (2022)608 000Afrique, Asie, Amér. lat.
AscaridioseAscaris lumbricoides~800 millions~3 000Mondiale (tropiques)
SchistosomiaseSchistosoma spp.~240 millions~14 000Afrique, Asie, Amér. lat.
LeishmanioseLeishmania spp.12 millions actifs~20 000Afrique, Asie, Méditerranée
Maladie de ChagasT. cruzi6–7 millions~12 000Amérique latine
Filariose lymphatiqueWuchereria spp.863 millions à risqueFaibleAfrique, Asie, Pacifique
OnchocercoseOnchocerca volvulus21 millions infectésFaibleAfrique intertropicale
ToxoplasmoseT. gondii~2 Md séropositifsRare (sauf immunodéprimés)Mondiale

IX — Méthodes

Diagnostic parasitologique

Microscopie directe

Frottis sanguin (paludisme — goutte épaisse et frottis mince colorés Giemsa), examen parasitologique des selles (EPS — technique de concentration Kato-Katz, enrichissement Ritchie). Toujours d'actualité, peu coûteux, gold standard dans les pays endémiques.

Sérologie

Détection d'anticorps spécifiques (ELISA, IFI, Western blot) — utile pour hydatidose, toxoplasmose, cysticercose, leishmaniose viscérale. Attention à la fenêtre sérologique et aux réactions croisées.

Tests rapides (TDR)

Détection d'antigènes parasitaires sur bandelette. TDR paludisme (HRP2 pour P. falciparum, pLDH) — déploiement massif en Afrique. Résultats en 15 min. Fondamental pour le traitement en zone d'endémie sans microscope.

PCR et biologie moléculaire

Détection d'ADN parasitaire — haute sensibilité et spécificité. Identifie les espèces et la résistance aux traitements (P. falciparum résistant chloroquine, artémisinine). Coûteuse, nécessite un laboratoire équipé.

X — Thérapeutique

Traitement et prévention

PathogèneTraitement de choixMécanisme d'action
Plasmodium falciparumArtémisinine + partenaire (ACT) : artéméther-luméfantrine, artésunate-amodiaquineArtémisinine : radicaux libres oxydants tuant le parasite érythrocytaire
Paludisme graveArtésunate IV (remplace quinine)Diffusion rapide, parasiticidal, +++
Leishmaniose viscéraleAmphotéricine B liposomale (L-AMB), miltefosineLiaison aux stérols membranaires, perturbation lipidique
Trypanosomiase (stade 1)PentamidineInterférence avec la biogenèse mitochondriale du kinetoplaste
Trypanosomiase (stade 2)Nifurtimox-éflornithine (NECT)Radicaux libres (nifurtimox) + inhibition ODC (éflornithine)
SchistosomiasePraziquantelAugmentation perméabilité Ca²⁺ → tétanie → mort du ver
Nématodes intestinauxAlbendazole, mébendazoleInhibent la polymérisation de la tubuline → paralysie du ver
Filariose, gale, onchocercoseIvermectineAgoniste canaux Cl⁻ glutamate-gated → paralysie invertébrés
ToxoplasmosePyriméthamine + sulfadiazine + folinateInhibition DHFR + DHPS parasitaire (synthèse folates)
Chimioprévention et vaccination : vaccin antipaludéen RTS,S (Mosquirix) approuvé 2021 par l'OMS — premier vaccin contre un parasite. Efficacité ~30–40 % contre le paludisme grave. Traitement préventif intermittent à la sulfadoxine-pyriméthamine chez la femme enceinte. Distribution massive d'ivermectine → réduction drastique de l'onchocercose en Afrique (programme APOC).

XI — Historia Parasitologiae

Histoire de la parasitologie

Antiquité
Papyrus Ebers (~1550 av. J.-C.)
Descriptions d'ascaris et de vers. Les Égyptiens connaissaient les parasites intestinaux et des remèdes à base de plantes.
1684
Francesco Redi — Œufs de parasites
Première description microscopique de parasites et réfutation de la génération spontanée par des expériences sur la viande protégée.
1880
Charles Louis Alphonse Laveran — Plasmodium
Découverte du parasite du paludisme dans le sang d'un soldat à Constantine (Algérie). Premier Nobel de médecine lié à un parasite (1907).
1897
Ronald Ross — Le moustique et le paludisme
Démontre que Anopheles est le vecteur du paludisme aviaire. Prix Nobel 1902.
1902
Patrick Manson — Médecine tropicale
Fonde la London School of Hygiene and Tropical Medicine. Découverte de la filariose lymphatique et du rôle des moustiques.
1909
Carlos Chagas — Trypanosoma cruzi
Découverte complète : agent, vecteur (triatome), hôte réservoir et manifestations cliniques — œuvre unique dans l'histoire de la parasitologie.
1975
William Campbell & Satoshi Ōmura — Ivermectine
Découverte de l'avermectine par Ōmura, développement clinique par Campbell → Nobel 2015. L'ivermectine a transformé la lutte contre l'onchocercose et la filariose.
2015
Youyou Tu — Artémisinine
Extraction de l'artémisinine depuis Artemisia annua (armoise) en s'inspirant des textes médicaux chinois du IVe siècle. Révolutionné le traitement du paludisme. Prix Nobel de Physiologie 2015.
2021
OMS — Premier vaccin antiparasitaire
Approbation du vaccin RTS,S (Mosquirix) contre P. falciparum pour les enfants africains — 60 ans après les premières tentatives.