Dermatologie · Anatomie · Immunologie cutanée

Le plus grand organe du corpsPeau

Organe-frontière entre l'organisme et le monde extérieur, la peau assure simultanément la protection mécanique, la thermorégulation, l'immunité de surface, la sensibilité somatique et la synthèse de vitamine D. Avec 1,5 à 2 m² de surface et 15 % du poids corporel, elle est le plus grand organe de l'être humain.

1,5–2 m²
Surface corporelle
15 %
du poids corporel
28 jours
Renouvellement épidermique
Couche cornée Épiderme Gland. séb. Gl. sudo. Derme Hypoderme 0,1 mm
01 — Structure

Les trois couches de la peau

La peau se compose de trois couches superposées d'épaisseur variable selon la région corporelle (de 0,5 mm aux paupières à 4–5 mm dans le dos ou la paume) : l'épiderme (couche externe, épithéliale), le derme (couche intermédiaire, conjonctive) et l'hypoderme (couche profonde, adipeuse).

Épiderme
0,05–1,5 mm
Épithélium malpighien stratifié kératinisé. 4 à 5 couches (basale, spinosum, granulosum, lucidum, cornée). Renouvellement complet en 28 jours. Contient kératinocytes (95 %), mélanocytes, cellules de Langerhans, cellules de Merkel. Barrière physico-chimique principale.
Derme
1–4 mm
Tissu conjonctif dense à fibres de collagène (type I et III — 70 % du poids sec), d'élastine et de réticuline. Fibroblastes, macrophages. Réseau vasculaire nourricier de l'épiderme (avasculaire). Contient les annexes pilo-sébacées, les glandes sudoripares et les récepteurs sensitifs (Meissner, Pacini, Ruffini).
Hypoderme
Variable
Tissu adipeux lobulé (adipocytes, lipides stockés) relié au derme par des septa fibreux. Thermorégulation (isolation thermique), amorti des chocs mécaniques, réservoir énergétique et métabolique (leptine, adiponectine). Épaisseur : 3 mm (crâne) à > 30 mm (abdomen). Vascularisation et innervation des structures superficielles.
Jonction dermo-épidermique
Membrane basale (collagène IV, laminine, fibronectine). Ancrage des kératinocytes basaux via les hémidesmosomes. Zone cible des maladies bulleuses auto-immunes (pemphigoïde bulleuse : anticorps anti-BP180/BP230).
02 — Histologie cellulaire

Les quatre types cellulaires de l'épiderme

🟤 Kératinocytes (95 %)
Cellules épithéliales produisant la kératine. Migrent de la couche basale vers la surface en 28 jours, perdant leur noyau pour former la couche cornée (corneocytes). Expriment les intégrines (ancrage à la lame basale) et les desmosomes (cohésion intercellulaire). Produisent des cytokines pro-inflammatoires (IL-1α, TNF-α, TSLP) en réponse à une agression.
⚫ Mélanocytes (~8 %)
Cellules dendritiques d'origine neuro-ectodermique, situées dans la couche basale. Produisent la mélanine (eumélanine brune/noire, phéomélanine jaune/rouge) dans des mélanosomes, transférés aux kératinocytes via exocytose. 1 mélanocyte pour ~36 kératinocytes. La couleur de peau dépend de l'activité, non du nombre de mélanocytes. Photoprotection de l'ADN nucléaire.
🟡 Cellules de Langerhans (2–3 %)
Cellules dendritiques résidentes de l'épiderme, issues de la moelle osseuse (précurseurs myéloïdes). Sentinelles immunitaires : capturent les antigènes, migrent vers les ganglions lymphatiques, présentent aux lymphocytes T → déclenchement de la réponse immunitaire adaptative cutanée (rôle clé dans la dermatite de contact allergique et la tolérance).
🔵 Cellules de Merkel
Cellules neuro-épithéliales situées dans la couche basale, en contact avec les terminaisons nerveuses. Récepteurs du toucher fin et de la discrimination spatiale (mécanorécepteurs à adaptation lente de type I). Concentrées au niveau des pulpes digitales, des lèvres et des follicules pileux. Origine du carcinome à cellules de Merkel (tumeur cutanée agressive).
03 — Physiologie

Les sept grandes fonctions cutanées

La peau est un organe multifonctionnel assurant simultanément des rôles mécaniques, biologiques, immunitaires, sensoriels et métaboliques — une complexité qui explique que les pathologies cutanées touchent environ 1/3 de la population mondiale à tout moment.

FonctionMécanismeStructures impliquées
Barrière physiqueCouche cornée (kératine + lipides intercellulaires) imperméable → prévient la déshydratation (TEWL) et l'entrée des agents extérieursStratum corneum, corps lamellaires (céramides, acides gras)
ThermorégulationSudation (évaporation thermique), vasodilatation/vasoconstriction cutanée, piloérection (frisson), adipeux sous-cutané (isolation)Glandes sudoripares eccrines, réseau vasculaire dermique, hypoderme
Immunité cutanéeBarrière innée (β-défensines, peptides antimicrobiens), immunité adaptative (Langerhans, lymphocytes T résidents), microbiome protecteurCellules de Langerhans, macrophages dermiques, lymphocytes T résidents
Sensation somatiqueTransduction des stimuli mécaniques, thermiques, douloureux et prurigineux par les récepteurs cutanésCorpuscules de Meissner (tact fin), Pacini (vibration), Ruffini (étirement), Krause (froid), fibres C (douleur, prurit)
Synthèse vitamine DRayons UVB (290–315 nm) → photolyse du 7-déhydrocholestérol → prévitamine D3 → vitamine D3 → 25-OH-D3 (foie) → 1,25-OH-D3 (rein, forme active)Kératinocytes de la couche basale et spinosum
Absorption percutanéePénétration des substances liposolubles trans-folliculaire ou transépidermiale selon le gradient de concentration et le coefficient de partageFollicules pileux (voie rapide), jonctions intercellulaires lipidiques (voie lente)
Communication socialeExpression des émotions (rougissement, pâleur), signaux chimiques (phéromones), communication visuelle (tatouages, décoration)Réseau vasculaire (érythème émotionnel), glandes apocrines
04 — Annexes cutanées

Les structures dérivées de l'épiderme

Les annexes cutanées sont des structures épidermiques spécialisées plongeant dans le derme et l'hypoderme. Elles comprennent l'unité pilo-sébacée (follicule pileux + glande sébacée), les glandes sudoripares (eccrines et apocrines) et les ongles.

AnnexeStructureProduitRôle physiologique
Follicule pileuxInvagination épidermique entourant la tige pilaire. Cycle tripartite : anagène (croissance, 2–7 ans) / catagène (involution, 2–3 sem.) / télogène (repos, 3–4 mois)Poil / cheveu (kératine dure)Protection UV et mécanique, régulation thermique, voie d'absorption percutanée, signalisation sociale
Glande sébacéeGlande holocrine acineuse annexée au follicule (sauf paumes et plantes). Stimulée par les androgènes (5-DHT). Sécrétion par désintégration cellulaire complète.Sébum (lipides : triglycérides, cires, squalène)Film hydrolipidique protecteur (pH 4,5–5,5), lubrification, activité antibactérienne
Glandes eccrinesGlandes sudoripares simples, tubulaires, distribuées sur tout le corps (2–4 millions). Innervation cholinergique (sympathique atypique). Densité maximale aux paumes et plantes.Sueur (eau + NaCl + urée + lactate)Thermorégulation (principale), excrétion résiduelle, légère hydratation de la couche cornée
Glandes apocrinesGlandes odorifères développées à la puberté (aisselles, régions génitales, aréoles, conduit auditif). Sécrétion décapitation : apex cellulaire libéré dans le canal.Sécrétion épaisse (lipides, protéines, glycogène)Communication chimique (phéromones), signal social. Dégradées par la flore bactérienne → odeur corporelle (sudeur)
OnglesPlaques de kératine dure (α-kératine) produites par la matrice unguéale à partir du bord proximal de la lunule. Croissance : 3–4 mm/mois (main), 1,5 mm/mois (pied).Plaque unguéale (kératine)Protection mécanique des pulpes, préhension fine, outil clinique (signe de Terry, Muehrcke, Hippocratisme digital)
05 — UV & Mélanine

Rayonnement UV et photoprotection cutanée

Le spectre UV (100–400 nm) est divisé en UVC (100–280 nm, absorbés par l'ozone), UVB (280–315 nm, érythème actinique, synthèse de vitamine D, dommages directs à l'ADN — dimères de pyrimidine CPD) et UVA (315–400 nm, pénétration plus profonde, dommages oxydatifs indirects, photocarcinogenèse). La mélanine constitue la photoprotection endogène principale : elle absorbe et dissipe les photons UV en chaleur.

☀️ Simulateur d'indice UV — risque et recommandations
🎨 Classification de Fitzpatrick des phototypes cutanés

Type I : Cheveux roux, yeux clairs, taches de rousseur — ne bronze jamais, coup de soleil toujours. Type II : Peau claire — bronze légèrement, coup de soleil souvent. Type III : Peau légèrement hâlée — bronze modérément, coup de soleil parfois. Type IV : Peau olive — bronze facilement, coup de soleil rarement. Type V : Peau brune — bronze très facilement, coup de soleil rarement. Type VI : Peau noire — ne bronze pas davantage, coup de soleil exceptionnellement. Les types I–III ont un risque majoré de mélanome et de carcinomes cutanés. La mélanine des types V–VI procure un FPS endogène de ~13.

Le SPF (Sun Protection Factor) mesure la protection contre les UVB : SPF 30 = 97 % des UVB filtrés, SPF 50 = 98 %. La PPD (Persistent Pigment Darkening) mesure la protection UVA. L'application correcte requiert 2 mg/cm² (environ 1 cuillère à café pour le visage et le cou), souvent sous-appliquée en pratique (application réelle ~25 % de la dose de test).

06 — Cicatrisation

Les quatre phases de la cicatrisation cutanée

La cicatrisation est un processus biologique coordonné visant à restaurer l'intégrité cutanée après une lésion. Elle mobilise quatre phases séquentielles et partiellement superposées, régulées par un réseau complexe de facteurs de croissance (PDGF, EGF, TGF-β, VEGF) et de cytokines.

PhaseDuréeActeurs principauxÉvénements clés
1. HémostaseSecondes–minutesPlaquettes, fibrine, facteurs de coagulationVasoconstriction réflexe → agrégation plaquettaire → caillot fibrineux → matrice provisoire pour la migration cellulaire. TXA2, ADP, vWF.
2. Inflammation1–3 joursNeutrophiles (J1–2), macrophages (J2–3)Neutrophiles : nettoyage (bactéries, débris cellulaires, ROS). Macrophages M1 (pro-inflammatoires) → M2 (pro-résolution). Libération de PDGF, TNF-α, IL-1β → recrutement cellulaire.
3. Prolifération3 jours–3 semainesFibroblastes, kératinocytes, cellules endothélialesFibroblastes → collagène III (tissu de granulation). Angiogenèse (VEGF). Réépithélialisation (migration des kératinocytes en bordure de plaie). Myofibroblastes → contraction de la plaie.
4. Remodelage3 semaines–2 ansFibroblastes, MMPs (métalloprotéases)Remplacement du collagène III par du collagène I (plus résistant). Apoptose des myofibroblastes. Résistance finale : 80 % de la peau saine. Risque de cicatrice hypertrophique (excès TGF-β1) ou chéloïde.
⚠️ Facteurs de retard à la cicatrisation

Locaux : infection bactérienne (biofilm, Pseudomonas, SARM), ischémie (artériopathie), corps étranger, tension excessive sur la plaie, irradiation. Généraux : diabète (angiopathie + neuropathie + infection), dénutrition (déficit en zinc, vitamine C, protéines), âge avancé (ralentissement de toutes les phases), immunosuppression (corticoïdes, chimiothérapie), insuffisance veineuse chronique. La plaie chronique est définie par l'absence de cicatrisation en 4–6 semaines malgré un traitement adapté.

07 — Pathologies

Maladies cutanées fréquentes

🔴
InflammatoirePsoriasis

Dermatose inflammatoire chronique auto-immune (lymphocytes T CD4⁺/CD8⁺, axe IL-17/IL-23) avec hyperprolifération kératinocytaire (renouvellement épidermique en 3–5 jours au lieu de 28). Plaques érythémato-squameuses bien limitées, à prédominance des surfaces d'extension (genoux, coudes, cuir chevelu). Prévalence : 2–3 %. Traitements : dermocorticoïdes, analogues de vitamine D, méthotrexate, biothérapies (anti-TNF, anti-IL-17 [ixékizumab, sécukinumab], anti-IL-23 [guselkumab]).

🌊
AllergiqueDermatite atopique (eczéma)

Dermatose inflammatoire chronique prurigineuse liée à une dysfonction de la barrière cutanée (mutations fillagrine FLG) + sensibilisation IgE-médiée + dysrégulation immunitaire Th2 (IL-4, IL-13). Début dans les 2 premières années de vie (75 %). Lésions : placards eczémateux prurigineux, lichénification en zones de flexion. Traitements : émollients, dermocorticoïdes, inhibiteurs de calcineurine (tacrolimus), dupilumab (anti-IL-4/IL-13 Rα — révolution thérapeutique), tralokinumab.

🌿
BactérienneAcné vulgaire

Dermatose folliculaire multifactorielle : hyperséborrhée (androgènes → DHT) + hyperkératinisation infundibulaire + colonisation par Cutibacterium acnes + inflammation. Comédons, papules, pustules, nodules, kystes. Prévalence : 80 % des adolescents. Traitements selon stade : peroxyde de benzoyle, rétinoïdes topiques, antibiotiques (clindamycine), isotrétinoïne systémique (rétinoïde oral — tératogène, IPL programme de prévention de grossesse).

⚫
OncologieMélanome cutané

Tumeur maligne des mélanocytes. 7e cancer en France. Règle ABCDE : Asymétrie, Bords irréguliers, Couleur hétérogène, Diamètre > 6 mm, Évolution. Facteur de risque majeur : UV, phototype clair, grains de beauté atypiques (nævus dysplasiques), antécédents familiaux, mutation BRAF (50–60 %). Traitement : exérèse chirurgicale avec marges adaptées à l'indice de Breslow, immunothérapie (anti-PD-1 : nivolumab, pembrolizumab), thérapie ciblée (BRAF + MEK inhibiteurs : vemurafenib + cobimetinib).

🌑
OncologieCarcinomes cutanés (CBC & CE)

Carcinome basocellulaire (CBC) : le plus fréquent des cancers humains (3,5 M/an aux USA). Issu de la couche basale, localement agressif, métastases exceptionnelles. Lié aux UV. Traitement : exérèse, chirurgie de Mohs, vismodégib (inhibiteur Hedgehog si avancé). Carcinome épidermoïde (CE) : issu des kératinocytes, sur peau actiniquement endommagée, risque métastatique si > 2 cm, immunodéprimé ou localisation oreille/lèvre. Traitement : exérèse ± radiothérapie, cemiplimab (anti-PD-1) si avancé.

🔵
Auto-immunePemphigoïde bulleuse

Dermatose bulleuse auto-immune la plus fréquente (surtout chez les personnes âgées, âge moyen 78 ans). Anticorps anti-BP180 (collagène XVII) et anti-BP230 → destruction des hémidesmosomes → décollement sous-épidermique → bulles tendues sur peau saine ou érythémateuse. Très prurigineux. Diagnostic : biopsie (clivage sous-épidermique) + IFD (dépôts linéaires IgG/C3 en zone basale). Traitement : dermocorticoïdes de classe I (clobétasol), doxycycline + nicotinamide, rituximab dans les formes sévères.