Montagne

§ 1 Définition et caractéristiques

Qu'est-ce qu'une montagne ?

Une montagne est un relief élevé, à fort dénivelé, aux pentes escarpées. La définition est conventionnelle : l'ONU/FAO retient plusieurs critères combinant altitude (>300 m avec forte pente, >1 000 m pour les montagnes classiques, >2 500 m de façon absolue) et dénivelé local. Le vocabulaire distingue : colline (inférieur à ~600 m), mont (sommet isolé), massif (ensemble cohérent), chaîne (massifs alignés), cordillère (système de chaînes parallèles, comme les Andes), plateau (haute surface plane). Les montagnes couvrent 24 % des terres émergées et abritent ~915 millions d'habitants (12 % de l'humanité).

Records mondiaux
RecordSommetValeur
Plus haut au niveau de la merEverest (Chomolungma)8 848,86 m (Népal/Chine)
Plus haut depuis sa baseMauna Kea (Hawaï)10 203 m dont 6 007 m immergés
Plus loin du centre de la TerreChimborazo (Équateur)6 268 m mais +2 150 m au-delà d'Everest grâce au bourrelet équatorial
Plus isoléMont Vinson (Antarctique)4 892 m
Plus longue chaîneAndes~7 000 km (Venezuela à la Patagonie)
Plus massive (volume)Mauna Loa (Hawaï)~75 000 km³
Plus haut extraterrestreOlympus Mons (Mars)21,9 km — 2,5× l'Everest

§ 2 Orogenèse : comment naissent les montagnes

Quatre grands mécanismes

L'orogenèse (du grec oros, montagne) désigne l'ensemble des processus qui forment les montagnes. Elle résulte essentiellement de la tectonique des plaques, théorisée par Alfred Wegener dès 1912 puis validée dans les années 1960.

  1. Collision continentale : deux plaques continentales entrent en collision, les roches se plissent et s'épaississent. L'Himalaya (Inde-Eurasie, depuis 55 Ma) et les Alpes (Afrique-Europe, 65 Ma) en sont les exemples emblématiques.
  2. Subduction : une plaque océanique s'enfonce sous une plaque continentale, libérant de l'eau qui fait fondre le manteau sus-jacent → volcanisme et soulèvement. Les Andes (plaque Nazca sous plaque sud-américaine), les Rocheuses, les Cascades, le Japon.
  3. Rifting / fossé d'effondrement : étirement de la croûte qui crée des épaulements surélevés. Rift africain (monts Rwenzori, Kilimandjaro, monts Virunga).
  4. Volcanisme de point chaud : remontée de magma du manteau, sans nécessairement de limite de plaque. Hawaï, Réunion (Piton des Neiges, Piton de la Fournaise), Yellowstone, Islande.
Érosion : la sculpture du relief

Les montagnes sont constamment érodées et sculptées par :

  • Glaciers : creusent des vallées en U, des cirques, des auges, des arêtes tranchantes (Cervin, aiguilles). Ont façonné l'essentiel des Alpes, des Rocheuses, du Caucase.
  • Rivières : creusent des vallées en V, des canyons (cours supérieur).
  • Gel/dégel (gélifraction) : éclate les roches, crée des éboulis et pierriers.
  • Vent : faible en altitude mais peut sculpter (déflation).
  • Gravité : glissements de terrain, avalanches, écroulements (Randa 1991 en Suisse, Yungay 1970 au Pérou — 20 000 morts).

Les grandes chaînes poussent de quelques mm/an (1 cm/an max pour le Nanga Parbat actuellement), mais l'érosion leur fait perdre presque autant. L'Himalaya monte encore, les Alpes à ~1-2 mm/an, alors que des vieilles chaînes comme les Appalaches (formées il y a 480 Ma) ou l'Oural sont des reliefs fortement érodés.

§ 3 Les grandes chaînes mondiales

Tour du monde des grandes chaînes
ChaîneLongueurPoint culminantPays
Andes7 000 kmAconcagua (6 962 m)Venezuela, Colombie, Équateur, Pérou, Bolivie, Chili, Argentine
Rocheuses4 800 kmMt Elbert (4 401 m) / Mt Robson (3 954 m)Canada, États-Unis
Himalaya2 400 kmEverest (8 849 m)Népal, Chine, Inde, Pakistan, Bhoutan
Grand Rift africain6 000 kmKilimandjaro (5 895 m)Du Liban au Mozambique
Oural2 500 kmMt Narodnaïa (1 895 m)Russie (sépare Europe / Asie)
Appalaches2 500 kmMt Mitchell (2 037 m)USA, Canada
Alpes1 200 kmMt Blanc (4 810 m)France, Italie, Suisse, Autriche, Allemagne, Slovénie, Monaco, Liechtenstein
Caucase1 200 kmElbrouz (5 642 m) — plus haut d'EuropeRussie, Géorgie, Azerbaïdjan, Arménie
Atlas2 500 kmToubkal (4 167 m)Maroc, Algérie, Tunisie
Pyrénées430 kmAneto (3 404 m)France, Espagne, Andorre
Karakoram500 kmK2 (8 611 m) — 2e plus hautPakistan, Chine, Inde
Tian Shan2 800 kmJengish Chokusu (7 439 m)Kirghizstan, Kazakhstan, Chine
Monts Transantarctiques3 500 kmMt Kirkpatrick (4 528 m)Antarctique
Dorsale médio-atlantique16 000 kmVolcans islandaisSous-marine pour l'essentiel
Le cas de l'Himalaya : toit du monde

L'Himalaya (« demeure des neiges » en sanskrit) s'est formé par la collision de la plaque indienne qui remonte vers le nord à ~5 cm/an depuis 55 Ma, percutant la plaque eurasienne. La croûte s'est épaissie à plus de 70 km (contre 35 km en moyenne) — plateau tibétain uplifté à 4 500-5 000 m en moyenne. Abrite 10 des 14 sommets de 8 000 m. Toujours en surrection (~5-10 mm/an). Les séismes y sont fréquents (Népal 2015 — 8 964 morts, Mw 7,8). L'Himalaya est le 3e pôle : contient les plus grandes réserves de glace en dehors de l'Arctique et de l'Antarctique — source des fleuves Indus, Gange, Brahmapoutre, Mékong, Yangzi, Fleuve Jaune. Voir page dédiée « Himalaya ».

§ 4 Étagement bioclimatique

Le principe de la zonation altitudinale

En altitude, la température baisse d'environ 6,5 °C/km (gradient adiabatique humide) — donc monter de 1 000 m équivaut à peu près à se déplacer de 1 000 km vers les pôles. Résultat : étages végétaux successifs, reproduisant sur quelques km² une succession climatique équivalente à l'échelle continentale. Le botaniste Alexander von Humboldt théorise cet étagement lors de son ascension du Chimborazo (1802) — base de la biogéographie moderne.

Les étages (exemple alpin)
ÉtageAltitudes (Alpes)Végétation
Collinéen0 – 800 mFeuillus (chêne, hêtre)
Montagnard800 – 1 700 mHêtraies-sapinières, épicéa
Subalpin1 700 – 2 300 mMélèze, pin cembro, rhododendrons
Alpin2 300 – 3 000 mPelouses d'altitude, édelweiss, gentiane
Nival3 000 m+Roche nue, névés permanents, glaciers

Ces étages montent dans les régions chaudes : les mêmes paysages s'étagent 1 000 à 2 000 m plus haut dans les Andes équatoriales. En Équateur, la limite des neiges est à ~4 800 m, dans les Alpes à ~2 800 m, au Svalbard à zéro.

Biodiversité de montagne

Les montagnes abritent une biodiversité exceptionnelle : 25 % des espèces continentales pour 24 % des terres. Les gradients écologiques favorisent l'endémisme. Espèces emblématiques : chamois, bouquetin, marmotte, gypaète barbu, aigle royal, tétras, lagopède (Alpes) ; yak, tahr, léopard des neiges, ours bleu, panda roux (Himalaya) ; lama, vigogne, guanaco, alpaga, condor, ours à lunettes, puma (Andes) ; mouflon, ibex ; grizzli, loup, wapiti, chèvre des Rocheuses ; panda géant (Sichuan) ; gelada (Éthiopie) ; gorille des montagnes (Virunga, Rwenzori).

§ 5 Les 14 sommets de 8 000 m

Les « huit-mille »
SommetAltitudePays1re ascension
Everest / Sagarmatha / Chomolungma8 848,86 mNépal-Chine29 mai 1953 — Hillary / Tenzing Norgay
K2 / Chhogori8 611 mPakistan-Chine31 juillet 1954 — Compagnoni / Lacedelli (Italie)
Kangchenjunga8 586 mNépal-Inde1955 — Band / Brown (UK)
Lhotse8 516 mNépal-Chine1956 — Reiss / Luchsinger (Suisse)
Makalu8 485 mNépal-Chine1955 — Couzy / Terray (France)
Cho Oyu8 188 mNépal-Chine1954 — Tichy / Jöchler (Autriche)
Dhaulagiri8 167 mNépal1960 — Diemberger (Autriche)
Manaslu8 163 mNépal1956 — Imanishi (Japon)
Nanga Parbat8 126 mPakistan1953 — Hermann Buhl (solo — premier 8000 en solo)
Annapurna I8 091 mNépal3 juin 1950 — Herzog / Lachenal (France) — PREMIER 8000 conquis
Gasherbrum I (Hidden Peak)8 080 mPakistan-Chine1958 — Kauffman / Schoening (USA)
Broad Peak8 051 mPakistan-Chine1957 — Hermann Buhl (Autriche)
Gasherbrum II8 035 mPakistan-Chine1956 — Moravec (Autriche)
Shishapangma8 027 mChine (seul 8000 entièrement chinois)1964 — Xu Jing (Chine)

Les 14 « huit-mille » se répartissent entre l'Himalaya (10) et le Karakoram (4). Reinhold Messner (Italie) est le premier à avoir gravi les 14 entre 1970 et 1986, sans oxygène supplémentaire. Kristin Harila (Norvège) détient le record de vitesse : les 14 en 92 jours (2023). L'Annapurna a le taux de mortalité le plus élevé (~28 %), le K2 est considéré techniquement comme le plus difficile (taux de mortalité ~22 %).

§ 6 Peuples et sociétés de montagne

Adaptations physiologiques

Vivre en haute altitude nécessite des adaptations physiologiques remarquables : l'oxygène diminue de ~50 % à 5 000 m. Trois grands groupes humains présentent des adaptations génétiques distinctes (évolution convergente) :

  • Tibétains (plateau à 4 000 m, depuis 30 000 ans) : gène EPAS1 hérité des Dénisoviens, empêchant une surproduction d'hémoglobine
  • Andins (Quechua, Aymara) : surproduction de globules rouges et d'hémoglobine
  • Éthiopiens des hauts plateaux : mécanisme intermédiaire

Le mal des montagnes (AMS, HACE, HAPE) guette les non-acclimatés au-delà de 2 500 m. L'acclimatation (production supplémentaire de globules rouges) prend plusieurs jours à plusieurs semaines.

Peuples emblématiques des montagnes
  • Sherpas (Khumbu, Népal, ~150 000) — descendants de Tibétains migrés au XVe s., guides d'alpinisme, bouddhistes
  • Tibétains (plateau tibétain, ~6 millions) — bouddhisme vajrayāna, yaks, nomades ou sédentaires
  • Quechuas (Andes, ~11 millions) — héritiers des Incas, Pérou-Bolivie-Équateur
  • Aymaras (Altiplano, ~2 millions) — Bolivie, Pérou, Chili
  • Hunzakut (vallée de Hunza, Pakistan)
  • Bhoutanais — royaume himalayen, bonheur national brut
  • Ladakhis — « petit Tibet » indien
  • Kurdes (Zagros, Taurus, Kurdistan)
  • Pachtounes (Hindou Kouch, Pakistan-Afghanistan)
  • Amhara et Oromo (hauts plateaux éthiopiens)
  • Basques, Catalans, Occitans (Pyrénées)
  • Suisses, Tyroliens, Savoyards (Alpes)
  • Caucasiens — plus de 50 peuples en 5 000 km² (Daghestan, Tchétchènes, Géorgiens...)

§ 7 Culture, sacralité et alpinisme

Montagnes sacrées

Presque toutes les cultures ont divinisé les hauts sommets — axis mundi reliant la terre et le ciel : Olympe (Grèce — demeure des dieux), Sinaï et Horeb (Tora), Fuji (shintoïsme, Japon), Tai Shan (Chine, 5 monts sacrés du taoïsme), Kailash (Tibet — centre du monde hindou-bouddhiste-jaïn-bön, jamais gravi), Machapuchare (Népal, interdit pour les ascensions — lieu du dieu Shiva), Uluru (Australie, aborigène), Devils Tower (USA, sacré pour les Lakotas), Huayna Picchu, Salkantay, Ausangate (Incas), Kilimandjaro (Chagga), Ararat (arche de Noé). Le Cervin (Matterhorn) est l'icône visuelle des Alpes.

Naissance de l'alpinisme

L'alpinisme naît avec la première ascension du Mont Blanc (4 810 m) par Jacques Balmat et Michel Paccard, le 8 août 1786 — expédition commanditée par le savant genevois Horace-Bénédict de Saussure. Le XIXe siècle voit la conquête des Alpes (« l'âge d'or » britannique 1854-1865). La première ascension du Cervin par Edward Whymper en juillet 1865 s'achève en drame à la descente (4 morts). Au XXe s., l'alpinisme himalayen prend le relais. L'UNESCO a inscrit l'alpinisme au patrimoine culturel immatériel en 2019. Grand alpinistes : Whymper, Mummery, Cassin, Bonatti, Hillary, Tenzing, Messner, Kukuczka, Lafaille, Steck, Harila.

Sports et tourisme de montagne

Ski alpin (inventé dans les Alpes scandinaves, popularisé au XIXe s.) : 2 milliards $ de chiffre d'affaires mondial, JO d'hiver depuis 1924. Alpinisme, escalade, randonnée, trail running, parapente, ski de randonnée, VTT de descente, canyoning. Les stations de ski sont menacées par la réduction de l'enneigement — fermetures en basse et moyenne altitude, canons à neige consommateurs d'eau et d'énergie. Tourisme estival en plein essor : randonnée, refuges, parcs nationaux.

§ 8 Enjeux contemporains

Le changement climatique en montagne
  • Les montagnes se réchauffent 2 × plus vite que la moyenne mondiale — « amplification de l'altitude »
  • Fonte des glaciers : les glaciers alpins ont perdu ~60 % de leur masse depuis 1850 ; projection : disparition quasi totale des glaciers alpins d'ici 2100 (sous scénarios actuels)
  • Fonte du permafrost de haute montagne : déstabilisation des parois (éboulements : Grandes Jorasses, Piz Cengalo 2017 en Suisse, drames des éboulements d'été)
  • Disparition des neiges éternelles : remontée de la limite des neiges (+150 m depuis 1960 dans les Alpes)
  • Crises de l'eau : les « châteaux d'eau » alimentent 50 % de l'humanité en eau douce — perturbation des régimes (Inde, Pakistan, Andes)
  • GLOFs (Glacial Lake Outburst Floods) : débâcles de lacs glaciaires en cascade (Himalaya, Andes — désastre du Chamoli 2021, 204 morts ; Sikkim 2023)
  • Recul du tourisme d'hiver en moyenne altitude (< 2 000 m), tensions économiques
Autres défis
  • Surfréquentation de l'Everest : « embouteillages » de la zone de la mort, accidents mortels lors des queues — débat sur les quotas et permis (11 000 $ par grimpeur)
  • Déchets en altitude : 140 t de déchets retirés de l'Everest depuis 2014
  • Extractivisme : mines (Andes : cuivre, lithium du triangle argentin/bolivien/chilien), barrages hydroélectriques
  • Pastoralisme menacé par l'agro-industrie ; exode rural des villages de montagne (Apennins, Pyrénées)
  • Protection : 18 % des montagnes sont protégées (parcs nationaux, Convention alpine 1991, Convention des Carpates 2003)
  • Populations et biodiversité : remontée des espèces (écrevisses, oiseaux, végétation) vers les altitudes à mesure que le climat se réchauffe — effet « ascenseur »
  • Géopolitique : les frontières de montagne restent des lignes de tension (Ladakh sino-indien, vallée de Siachen — « guerre la plus haute du monde », 6 300 m, 1984-actuel)
  • Spiritualité et identité : renouveau d'intérêt pour les pratiques montagnardes traditionnelles, transhumance, labels territoriaux (AOP)
Sentinelles du climat

Les montagnes sont à la fois des réservoirs d'eau, des laboratoires climatiques, des refuges de biodiversité, des espaces récréatifs, des foyers culturels et des lieux sacrés. Leur destin est intimement lié au nôtre — les glaciers qui fondent sont les premiers symboles du réchauffement. Les habitants des montagnes, peu nombreux en proportion, sont en première ligne des bouleversements en cours.