Tissage

§ 1 Histoire et principes fondamentaux

Une technique de 8 000 ans

Le tissage est l'une des premières techniques textiles de l'humanité. Les plus anciens fragments de tissu retrouvés (Çatalhöyük, Turquie, ~6 000 av. J.-C.) témoignent d'une maîtrise déjà sophistiquée du lin et de la laine. En Égypte, le lin tissé fin atteignait une finesse extraordinaire (200 fils/cm dans les linceuls royaux). Les civilisations mésoaméricaines (Inca, Maya) développent le tissage de la laine de camélidés et du coton avec une richesse iconographique incomparable. La soie chinoise, dont le secret est jalousement gardé pendant des siècles, révolutionne les échanges commerciaux via la Route de la Soie.

Principe du tissage

Le tissage est l'entrelacement perpendiculaire de deux systèmes de fils :

  • La chaîne (warp) : fils tendus longitudinalement sur le métier, dans le sens de la longueur du tissu
  • La trame (weft/woof) : fils passant transversalement entre les fils de chaîne, formant la largeur du tissu

La trame passe alternativement dessus et dessous les fils de chaîne selon une règle (l'armure) qui détermine l'aspect et les propriétés du tissu obtenu.

§ 2 Le métier à tisser

Types de métiers à tisser
MétierDescriptionIdéal pour
Cadre simple (backstrap loom)Métier de ceinture, tendu entre un poteau et le corps du tisserandTissage de voyage, ceintures, rubans
Métier à cadres rigides2 ou 4 cadres avec lames et harnais, peigne/rosTissu de table, écharpes, couvertures
Métier de tableVersion compacte du métier à cadres, posé sur tablePetites pièces, apprentissage
Métier JacquardContrôle individuel de chaque fil de chaîneMotifs complexes, tapisserie fine
Métier de haute lisseChaîne verticale, motif regardé de faceTapisserie d'art, Gobelin
Métier de basse lisseChaîne horizontale, travail par l'enversTapisserie Aubusson
Parties du métier à cadres (à connaître)
  • Châssis / bâti : structure principale en bois
  • Cadres (lames) : cadres mobiles portant les lisses
  • Lisses : fils ou lamelles avec un œil central par lequel passe un fil de chaîne
  • Ros / peigne : peigne à espacement régulier qui guide et tasse la trame
  • Porte-lisses (harnais) : système de pédales ou de leviers actionnant les cadres
  • Ensouple avant : rouleau sur lequel s'enroule le tissu tissé
  • Ensouple arrière : rouleau portant les fils de chaîne en réserve
  • Navette : outil portant la bobine de trame, passé dans la foule

§ 3 Fibres et fils de tissage

Fibres naturelles
FibreOriginePropriétésChaîne/Trame
CotonVégétal (Gossypium)Résistant, lavable, facile à manipulerLes deux
LinVégétal (Linum)Solide, frais, légèrement rêche au débutLes deux
LaineAnimal (mouton, camélidés)Chaude, élastique, facilement feutréeSurtout trame
SoieAnimal (Bombyx mori)Brillante, fine, très résistante, douceLes deux
ChanvreVégétal (Cannabis sativa)Résistant, écologique, rêche, s'assouplitLes deux
JuteVégétal (Corchorus)Épais, naturel, pour tapisserie grossièreTrame surtout
Choix du fil de chaîne

Le fil de chaîne subit de fortes tensions et frictions. Il doit être résistant (coton, lin, soie), peu extensible et de bonne torsion. Éviter les fils trop pelucheux (mohair, angora) en chaîne — ils accrochent les lisses. Pour commencer, le coton lace ou le lin 8/2 sont idéaux.

§ 4 Les armures de base

La toile (armure taffetas)

L'armure la plus simple : chaque fil de trame passe alternativement dessus et dessous chaque fil de chaîne. Notation : 1/1 (un dessus, un dessous). Le tissu est identique à l'endroit et à l'envers, stable, résistant. Exemples : mousseline, calicot, taffetas, toile de jute.

Avec 2 cadres : cadre 1 porte les fils 1, 3, 5… (fils impairs) ; cadre 2 porte les fils 2, 4, 6… (fils pairs). La pédale 1 lève le cadre 1 (foule A), la pédale 2 lève le cadre 2 (foule B). Alterner A-B-A-B. Chaque passage de navette constitue un "duite" (trame) de l'armure toile.
Le sergé

Armure en diagonale : chaque fil de trame passe sur 2 fils et dessous 1 (sergé 2/1) ou sur 3 fils et dessous 1 (3/1), avec un décalage d'un fil à chaque rang. Produit des lignes obliques (côtes). Tissu plus souple et drapant que la toile. Exemples : jean denim (sergé 3/1), tweed, gabardine, flanelle.

Le satin

Armure avec longs flottés (fils de trame sur plusieurs fils de chaîne sans interlacer) régulièrement décalés. Le tissu est très lisse et brillant d'un côté. Exemples : satin de soie (8/1), charmeuse. Fragile car les flottés accrochent facilement.

Armures dérivées et complexes

Le nattage (matt weave) : armure toile à fils groupés, aspect tissé grossier. La reps : armure produisant des côtes horizontales (reps trame) ou verticales (reps chaîne). Le velours : fils supplémentaires formant des boucles coupées. La gaze : fils de chaîne se croisant. Le damas : réversibilité endroit/envers avec deux effets inversés.

§ 5 Montage de la chaîne

Calcul de la chaîne

Avant de lancer la chaîne, calculer :

  • Nombre de fils = (largeur souhaitée en cm) × (densité en fils/cm)
  • Longueur de chaîne = longueur de pièce + retraite (retrait au lavage, ~10% pour le coton) + déchet de départ/fin (~50 cm par bout de chaîne non tissable)
  • Poids de fil = longueur de chaîne × nombre de fils × titre du fil
Ourdissage et passée dans le ros

L'ourdissage consiste à mesurer et enrouler la chaîne à longueur constante (ourdissoir ou bobinoir). Les fils doivent rester parallèles et dans l'ordre. La passée dans le ros (peignage) : chaque fil passe dans un dent du ros selon la densité désirée (2 fils/dent pour 20 fils/cm si ros de 10). La passée dans les lisses : chaque fil passe dans l'œil d'une lisse d'un cadre selon le plan de rentrage (armure choisie).

§ 6 Techniques de tissage

Tapisserie (tissage libre)

Dans la tapisserie, la trame ne couvre pas toute la largeur à chaque passage — les fils de couleurs différentes s'arrêtent et repartent selon le motif. Techniques de raccord entre zones de couleur : jonction simple (les deux trames se rejoignent autour du même fil de chaîne), croc (trames entrelacées), fente (discontinuité — caractéristique des kilims et tapis orientaux). La trame est très dense, cachant entièrement la chaîne.

Tissage avec fils supplèmentaires (liseré, lançé)

Des fils décoratifs supplémentaires sont "lancés" ou "incrustés" au-dessus de l'armure de base pour créer des motifs en relief ou en couleur. Le broché consiste à insérer de petits fragments de trame décorative avec une broche (petite bobine) uniquement sur la zone du motif.

Tension et régularité

La qualité d'un tissu dépend d'abord de la régularité. Tasser la trame uniformément avec le ros après chaque passage. Ne pas tirer la navette — laisser la trame former une légère courbe (picot) avant de tasser, pour ne pas rétrécir la laize (largeur). Maintenir une tension de chaîne constante tout au long du tissage.

§ 7 Finitions du tissu

Lisières et ourlets

La lisière est le bord du tissu formé par le retour de la trame. Une lisière serrée et régulière indique une bonne maîtrise de la tension. Pour les pièces finies, ourler à points roulés ou coudre une bande de finition. Les franges sont réalisées en laissant dépasser les fils de chaîne aux extrémités (tordre et nouer par groupes de 4 à 8 fils).

Foulage (lavage)

Le foulage à l'eau chaude fait rétrécir et se solidariser les fibres de laine (légèrement) — le tissu devient plus dense et doux. Pour le coton et le lin, un premier lavage à chaud stabilise les dimensions. Toujours laver le tissu avant de le couper ou l'utiliser pour tenir compte du retrait.

§ 8 Projets pour débutants

Projets progressifs
  1. Chemin de table en armure toile — coton 8/2, 20 fils/cm, 30 cm de large, 80 cm. Introduction à l'ourdissage et au montage.
  2. Dessous-de-plat en coton épais — armure toile, fils épais (4-ply), réalisation rapide et solide.
  3. Écharpe en armure sergé 2/2 — laine mérinos, introduction à 4 cadres.
  4. Tissage de tapisserie sur cadre — sans montage compliqué, libre sur un châssis simple.
  5. Petit kilim géométrique — technique de la fente, introduction à la tapisserie structurée.
Groupes et associations de tissage

La Guilde des tisserands de France et les associations régionales proposent des stages d'initiation, des prêts de métiers et des bibliothèques de gabarits. Le Musée du Textile à Cholet et le Musée des Tissus à Lyon conservent de magnifiques collections témoignant de la richesse de la production textile française.