Athéisme

1Définition

L'athéisme désigne la position philosophique consistant à ne pas croire en l'existence d'une ou plusieurs divinités. Du grec atheos (ἄθεος, « sans dieu »), le terme recouvre en réalité plusieurs positions distinctes.

Distinctions essentielles
  • Athéisme fort (positif) — affirmation que Dieu n'existe pas.
  • Athéisme faible (négatif) — simple absence de croyance en Dieu, sans affirmation inverse.
  • Agnosticisme — position selon laquelle l'existence de Dieu est inconnaissable (Thomas Huxley, 1869). Distinct de l'athéisme mais souvent allié.
  • Antithéisme — opposition active à la religion et à l'idée de Dieu.
  • Laïcité — principe politique de séparation, ne préjuge pas des croyances individuelles.
  • Humanisme séculier — système de valeurs non-religieux centré sur la dignité humaine.
  • Libre-pensée — engagement à fonder ses opinions sur la raison plutôt que l'autorité.
  • « Sans religion » (nones) — catégorie sociologique regroupant athées, agnostiques et indifférents.

2Histoire

Jalons
  • VIe s. av. J.-C. — Philosophes indiens du Cārvāka (Lokāyata) : matérialisme, rejet des dieux et des védas.
  • Ve s. av. J.-C. — Diagoras de Mélos (« le premier athée »), Critias d'Athènes. Démocrite, Épicure : dieux existent mais indifférents au monde.
  • - 399 — Socrate condamné pour « impiété ». L'accusation d'athéisme est mortelle dans l'Antiquité.
  • Ier s. av. J.-C. — Lucrèce, De Rerum Natura, matérialisme atomiste épicurien.
  • Moyen Âge — athéisme réprimé. « Libertins » clandestins à la Renaissance.
  • XVIIe-XVIIIe — Spinoza (panthéisme, souvent lu comme athéisme), Bayle, Meslier, La Mettrie, Holbach (Système de la nature, 1770), Diderot.
  • XIXe — Feuerbach (L'Essence du christianisme, 1841), Marx (« opium du peuple »), Nietzsche (« Dieu est mort », 1882), Freud (religion comme illusion, 1927).
  • XXe — athéisme existentialiste (Sartre, Camus). États officiellement athées : URSS, Chine, Albanie.
  • 2004-2010 — « Nouvel athéisme » anglophone : Dawkins, Dennett, Harris, Hitchens.
  • Aujourd'hui — ≈ 7 % de la population mondiale se déclare explicitement athée ; 16 % supplémentaires « sans religion ».

3Arguments classiques

Arguments philosophiques contre l'existence de Dieu
  • Problème du mal — formulé par Épicure : si Dieu veut empêcher le mal et ne le peut pas, il n'est pas tout-puissant ; s'il le peut et ne le veut pas, il n'est pas bon. Le mal existe, donc Dieu n'est pas les deux à la fois.
  • Paradoxe de l'omnipotence — Dieu peut-il créer une pierre qu'il ne peut soulever ?
  • Argument de la non-croyance raisonnable (Schellenberg, 1993) — si Dieu existait et voulait être connu, pourquoi tant de non-croyants sincères ?
  • Argument du rasoir d'Occam — ne pas multiplier les entités sans nécessité ; si l'univers s'explique sans Dieu, Dieu est superflu.
  • Argument de la diversité religieuse — tant de religions incompatibles, toutes fausses sauf une au plus.
  • Argument évolutionniste — les croyances religieuses s'expliquent par la psychologie évolutive (agent détectants hyperactifs).
  • Arguments historico-critiques — textes sacrés comme produits humains historiques, contradictoires, souvent erronés scientifiquement.
  • Argument du non-sens (positivisme logique) — l'énoncé « Dieu existe » est invérifiable donc dénué de sens (Ayer, Carnap).

4Figures majeures

  • Épicure (-341 à -270) — les dieux existent peut-être mais ne se mêlent pas du monde.
  • Lucrèce (-98 à -55) — l'univers n'est que matière en mouvement.
  • Baruch Spinoza (1632-1677) — Deus sive Natura, Dieu identique à la nature, expulsé de sa communauté juive pour « hérésie abominable ».
  • Jean Meslier (1664-1729) — curé devenu athée radical dans son Testament posthume.
  • Paul-Henri d'Holbach (1723-1789) — athéisme matérialiste systématique.
  • Denis Diderot (1713-1784) — encyclopédiste, athéisme pragmatique.
  • Ludwig Feuerbach (1804-1872) — Dieu comme projection des perfections humaines.
  • Karl Marx (1818-1883) — religion comme « opium du peuple », à dépasser par la transformation sociale.
  • Friedrich Nietzsche (1844-1900) — « Dieu est mort » (Gai savoir, 1882), nihilisme à dépasser.
  • Sigmund Freud (1856-1939) — religion comme névrose obsessionnelle collective (L'Avenir d'une illusion, 1927).
  • Bertrand Russell (1872-1970) — Why I Am Not a Christian (1927).
  • Jean-Paul Sartre (1905-1980) — athéisme existentialiste.
  • Michel Onfray (1960-) — Traité d'athéologie (2005).

5Le nouvel athéisme

Le « nouvel athéisme » (New Atheism) désigne un courant né dans les années 2000, surtout anglophone, combatif, athéiste « militant » et souvent critique des religions vues comme dangereuses.

Les « Quatre Cavaliers »
  • Richard Dawkins — biologiste évolutionniste, The God Delusion (2006, traduit Pour en finir avec Dieu).
  • Daniel Dennett — philosophe, Breaking the Spell (2006).
  • Sam Harris — neuroscientifique, The End of Faith (2004).
  • Christopher Hitchens (1949-2011) — essayiste, God is not Great (2007).

Caractéristiques : argumentation scientifique, critique de l'islam post-11 septembre 2001, scepticisme envers le « respect » dû aux croyances, défense de la science, souvent libérale sur les questions sociales.

Critiques : accusé de simplisme théologique, de cécité aux formes sophistiquées de la religion, d'orientalisme, de virilisme. Côté francophone, le Traité d'athéologie de Michel Onfray (2005) joue un rôle comparable.

6Sociologie mondiale

Répartition mondiale (Pew 2020)
  • « Sans religion » (athées + agnostiques + indifférents) — ≈ 1,2 milliard, soit 16 % de l'humanité.
  • Athées affirmés — ≈ 450-550 millions.
  • Pays les plus athées — Chine (≈ 60 %), Japon (30-50 %), République tchèque, Estonie, Suède, Corée du Sud, France (≈ 30 % non-religieux), Royaume-Uni, Pays-Bas.
  • Pays les plus religieux — Afrique subsaharienne, Moyen-Orient, Inde, certains pays d'Asie du Sud-Est.
  • Dynamique — les « sans religion » progressent dans les pays riches, mais la démographie mondiale fait que les populations religieuses (surtout musulmanes et chrétiennes) croissent en valeur absolue.
  • Discrimination — 13 pays prévoient la peine capitale pour apostasie ou blasphème (Arabie saoudite, Iran, Pakistan, Nigéria, Yémen, Soudan…).

7Débats contemporains

  • Morale et athéisme — peut-on être moral sans Dieu ? La plupart des athées répondent oui, invoquant empathie, contrat social, éthique séculière (Peter Singer, Derek Parfit).
  • Sens de la vie — comment l'athéisme répond-il au besoin de sens ? Stoïcisme, humanisme, épanouissement sont convoqués.
  • Deuil et spiritualité séculière — émergence d'aumôneries laïques, de rituels séculiers (Sunday Assemblies depuis 2013).
  • Post-sécularisme — Jürgen Habermas (années 2000) : la sécularisation européenne n'est pas universelle ; les religions restent des acteurs publics.
  • Athéisme et féminisme, LGBTQ+ — affinités fréquentes. Le nouvel athéisme a connu une crise autour du Atheism Plus (2012).
  • Athéisme en islam — émergence depuis les années 2010 d'ex-musulmans déclarés (Ayaan Hirsi Ali, Waleed Al-Husseini, Council of Ex-Muslims).
  • Religion et intelligence — méta-analyses (Zuckerman 2013) : corrélation négative faible mais systématique, causalité non établie.
  • Naturalisme scientifique — l'athéisme contemporain s'adosse souvent à une vision scientifique complète (cosmologie, évolution, neurosciences, psychologie évolutive).