Monnaie
Des coquillages au bitcoin, des fonctions classiques à la création ex nihilo — une institution millénaire au cœur de toute économie.
§ 1 Fonctions de la monnaie
La monnaie remplit classiquement trois fonctions :
- Intermédiaire des échanges (medium of exchange) : supprime la coïncidence des désirs du troc. Tout le monde accepte la monnaie en paiement, sachant que les autres feront de même — convention sociale fondamentale.
- Unité de compte (unit of account) : exprime les prix et les dettes dans une unité commune. Réduit les coûts de calcul : $N$ biens ne nécessitent plus $N(N-1)/2$ prix relatifs mais seulement $N$ prix en monnaie.
- Réserve de valeur (store of value) : permet de transférer du pouvoir d'achat dans le temps. Propriété dégradée par l'inflation.
Adam Smith et les classiques supposaient que la monnaie est née du troc : les hommes échangeaient d'abord directement des biens, puis ont inventé la monnaie pour faciliter ces échanges. Les anthropologues (Marcel Mauss, David Graeber, Dette, 2011) contestent ce récit : aucune société de troc généralisé n'a jamais été observée. La monnaie — sous forme de dette, de crédit, de comptabilité — précède historiquement les marchés. La monnaie naîtrait du crédit et des obligations sociales, non du marché.
- Divisibilité : peut être fractionnée (monnaie divisionnaire)
- Portabilité : facile à transporter
- Durabilité : résiste au temps (l'or, le métal)
- Rareté relative : ne peut être créée sans coût (ancrage nominal)
- Acceptabilité universelle : confiance généralisée (cours légal)
- Homogénéité : toutes les unités sont identiques
§ 2 Formes historiques et agrégats monétaires
- Monnaie marchandise : coquillages, sel (salaire !), bétail, métaux précieux — valeur intrinsèque
- Monnaie métallique : pièces d'or et d'argent frappées par l'autorité (Crésus de Lydie, ~700 av. J.-C.)
- Billets de banque convertibles : effets remboursables en or (Goldsmiths anglais, XVIIe s. ; banques centrales XIXe s.)
- Monnaie fiduciaire : billets inconvertibles dont la valeur repose sur la confiance (fiat money) depuis 1971
- Monnaie scripturale : dépôts bancaires, la majorité de la masse monétaire actuelle (~90%)
- Monnaie électronique : porte-monnaie électroniques, cartes prépayées
- Monnaie numérique : CBDC, cryptomonnaies (Bitcoin, stablecoins)
| Agrégat | Composantes | Zone euro 2024 (Md€) |
|---|---|---|
| M1 | Billets + pièces + dépôts à vue | ~10 500 |
| M2 | M1 + dépôts à terme ≤2 ans + dépôts préavis ≤3 mois | ~15 800 |
| M3 | M2 + titres OPC monétaires + pensions + obligations ≤2 ans | ~16 400 |
La monnaie fiduciaire (billets) ne représente que ~10% de M1. La masse monétaire est essentiellement scripturale (dépôts bancaires).
§ 3 Création monétaire
Dans le système bancaire moderne, la monnaie est créée ex nihilo par les banques commerciales lors de l'octroi de crédits. Quand une banque accorde un crédit de 100€, elle crédite simultanément le compte du client de 100€ (passif = dépôt) et inscrit la créance à l'actif (prêt). La monnaie ainsi créée n'existait pas auparavant.
La monnaie est détruite quand le crédit est remboursé.
- Réserves obligatoires : les banques doivent maintenir un pourcentage de leurs dépôts en monnaie banque centrale (0,5% en zone euro depuis 2012 — très faible)
- Réserves prudentielles : ratios de fonds propres (Bâle III : CET1 ≥ 4,5%), ratios de liquidité (LCR ≥ 100%), levier maximum
- Demande de crédit : si les ménages et entreprises ne veulent pas s'endetter, les banques ne peuvent pas créer de monnaie
- Politique monétaire : le taux directeur de la BCE influence le coût de refinancement des banques et donc la rentabilité du crédit
Le modèle scolaire du "multiplicateur monétaire" (une banque prête ce qu'elle reçoit en dépôt, diminué des réserves) est pédagogiquement commode mais empiriquement faux dans les économies modernes. La Banque d'Angleterre (2014) et la BCE l'ont explicitement reconnu : les banques ne "transforment" pas des dépôts en crédits — elles créent les dépôts en accordant les crédits. Les réserves obligatoires ne contraignent pas cette création mais permettent les règlements interbancaires.
§ 4 Théories de la monnaie
$M$ = masse monétaire, $V$ = vitesse de circulation, $P$ = niveau des prix, $Q$ = volume des transactions. Si $V$ et $Q$ sont stables, une variation de $M$ se traduit proportionnellement en variation de $P$. Fondement du monétarisme de Friedman.
Keynes identifie trois motifs de demande de monnaie :
- Motif de transaction : monnaie pour les achats courants ($\propto$ revenu)
- Motif de précaution : monnaie pour faire face à l'incertitude ($\propto$ revenu)
- Motif de spéculation : monnaie comme alternative aux obligations quand les taux sont bas ($\propto -i$)
L'équilibre du marché monétaire : $M/P = L(Y,i)$.
La monnaie est endogène à l'activité économique : elle est créée par les banques en réponse à la demande de crédit des agents. La banque centrale accommode cette création en fournissant les réserves nécessaires au taux directeur qu'elle cible (elle ne contrôle pas $M$ mais $i$). Cette vision contraste avec le monétarisme qui traite $M$ comme un outil de politique : la cible des agrégats (M3 pour la BCE jusqu'en 2003) a en pratique échoué.
Les États souverains émettant leur propre monnaie (USA, Royaume-Uni, Japon — pas la France dans la zone euro) ne peuvent pas faire défaut sur leur dette libellée en monnaie nationale. L'impôt n'est pas nécessaire pour "financer" l'État mais pour créer la demande pour la monnaie nationale et contrôler l'inflation. La vraie contrainte est l'inflation, non la solvabilité. Critiques : risque inflationniste, inapplicabilité pour les pays ayant cédé leur souveraineté monétaire.
§ 5 Banques centrales
- Émission de la monnaie banque centrale (base monétaire = billets + réserves bancaires)
- Prêteur en dernier ressort (Bagehot, 1873) : prêter librement aux banques solvables en crise de liquidité, à taux pénalisants, contre bonnes garanties
- Politique monétaire : ciblage de l'inflation via le taux directeur
- Supervision et réglementation bancaire (BCE/MSU depuis 2014)
- Gestion des réserves de change
- Agent financier de l'État : gestion des comptes du Trésor
| Institution | Fondation | Mandat principal | Taux 2024 |
|---|---|---|---|
| Banque d'Angleterre | 1694 | Inflation 2% + stabilité financière | 5,25% |
| Banque de France | 1800 | Partie du SEBC/BCE | — |
| Federal Reserve (Fed) | 1913 | Inflation + plein emploi (dual mandate) | 5,25–5,50% |
| BCE | 1998 | Stabilité des prix (IPCH <2%) | 4,50% |
| Banque du Japon | 1882 | Stabilité des prix + stabilité financière | 0,25% |
| PBOC (Chine) | 1948 | Multiples objectifs (prix, croissance, change) | 3,35% |
L'indépendance est justifiée par le problème d'incohérence temporelle (Kydland-Prescott) : un gouvernement élu a intérêt à créer une inflation surprise pour réduire le chômage à court terme, mais les agents anticipent cela → biais inflationniste. En déléguant la politique monétaire à un banquier central "conservateur" (Rogoff, 1985), on gagne en crédibilité. Limites : légitimité démocratique discutable pour une institution non élue gérant l'un des leviers les plus puissants de la politique économique. La crise de 2008 et la pandémie ont renforcé le rôle des BC au point de brouiller la frontière avec la politique budgétaire.
§ 6 Politique monétaire
- Taux directeur : taux des opérations principales de refinancement (BCE), taux des fonds fédéraux (Fed) — coût de la liquidité overnight pour les banques
- Opérations d'open market : achats/ventes de titres d'État contre de la monnaie centrale, pour piloter la liquidité bancaire
- Réserves obligatoires : taux de réserve (0,5% zone euro) — influence le multiplicateur mais outil secondaire
- Facilités permanentes : taux de prêt marginal (plafond), taux de dépôt (plancher) — encadrent les taux overnight
- QE (Quantitative Easing) : achats massifs d'obligations souveraines et privées → baisse des taux longs → effet richesse + canal du crédit + signal
- Forward guidance : engagement explicite sur la trajectoire future des taux → influence les anticipations
- Taux négatifs : BCE (-0,5% entre 2014 et 2022) → pénalise les réserves excédentaires, pousse les banques à prêter
- TLTRO : prêts ciblés à long terme aux banques à taux favorables si elles maintiennent le crédit
- OMT/APP/PEPP : programmes d'achat spécifiques de la BCE
- Canal du taux d'intérêt : taux directeur → taux bancaires → coût du crédit → investissement et consommation
- Canal du crédit (bank lending channel) : disponibilité du crédit (rationnement), pas seulement son coût
- Canal du bilan : valeur des actifs des entreprises (collatéral) affectée par les taux → accès au crédit
- Canal du taux de change : taux → flux de capitaux → taux de change → importations/exportations
- Canal des prix d'actifs : taux → valeur boursière et immobilière → effet richesse
- Canal des anticipations : forward guidance → anticipations d'inflation et d'activité
§ 7 Cryptomonnaies et finance décentralisée
Bitcoin remplit-il les fonctions d'une monnaie ?
- Intermédiaire des échanges : acceptation limitée (quelques milliers de commerçants mondiaux), volatilité rédhibitoire pour les transactions courantes ❌ partiellement
- Unité de compte : quasi aucun prix n'est libellé en BTC dans l'économie réelle ❌
- Réserve de valeur : forte volatilité (-70% en 2022) mais appréciation spectaculaire à long terme ; "or numérique" déflationniste ✓ partiellement
Conclusion : Bitcoin fonctionne mieux comme actif spéculatif et réserve de valeur que comme monnaie de transaction.
Les stablecoins cherchent à combiner la stabilité d'une devise fiat et l'infrastructure blockchain :
- Adossés à des actifs fiat : USDT (Tether), USDC — contrepartie en dollars/obligations
- Adossés à des crypto : DAI — sur-collatéralisé en ETH et autres
- Algorithmiques : UST/Luna (Terra) — effondrement spectaculaire en mai 2022 (-99,9%)
La capitalisation totale des stablecoins dépasse $170 Md en 2024. Leur régulation est en cours (MiCA en Europe, projets législatifs aux USA). Risque systémique si effondrement d'un stablecoin majeur.
§ 8 L'avenir de la monnaie
En Suède, les paiements en espèces représentent moins de 10% des transactions (contre 80% au Japon). La France : ~60% des transactions par carte. Les espèces restent légalement protégées (cours légal) — leur disparition poserait des questions d'inclusion numérique (personnes âgées, non-bancarisées), de traçabilité (vie privée), de résilience en cas de cyberattaque. La pandémie a accéléré le mouvement vers les paiements sans contact et le numérique.
La BCE a lancé la phase de préparation de l'euro numérique (octobre 2023 – octobre 2025). Caractéristiques envisagées :
- Accessible à tous les citoyens de la zone euro directement auprès de la BCE (via un intermédiaire)
- Plafond de détention (~3 000€) pour limiter la désintermédiation bancaire
- Cours légal (obligation pour les commerçants d'accepter)
- Confidentialité des petits paiements (équivalent billets) mais traçabilité des gros montants
- Programmabilité limitée (paiements conditionnels possibles)
La monnaie est l'une des expressions les plus directes de la souveraineté d'un État. La création de l'euro a impliqué le transfert de cette souveraineté au niveau européen — un choix politique majeur aux conséquences économiques profondes (voir crise de 2010). La montée des cryptomonnaies et des stablecoins privés remet en question ce monopole étatique sur la monnaie. Karl Polanyi voyait dans la monnaie une "marchandise fictive" ancrée dans l'institution sociale et politique — une marchandise que l'État ne peut entièrement privatiser sans risquer la cohésion sociale.