INFLATION

§ 1 Définition et mesure

Définition

L'inflation est une hausse générale et durable du niveau des prix. Elle se distingue d'une hausse d'un seul prix (choc sectoriel) ou d'une hausse temporaire. Le taux d'inflation : $$\pi_t = \frac{P_t - P_{t-1}}{P_{t-1}}$$

Typologies : inflation rampante (<4%), inflation galopante (4–20%), hyperinflation (>50%/mois, Cagan 1956).

IPC — Indice des prix à la consommation

L'IPC mesure l'évolution du coût d'un panier de biens et services représentatif de la consommation des ménages. Méthode de Laspeyres :

$$IPC_t = \frac{\sum_i p_{i,t}\,q_{i,0}}{\sum_i p_{i,0}\,q_{i,0}} \times 100$$

Limites : biais de substitution (les ménages substituent aux biens dont le prix monte), biais de qualité (amélioration des produits non capturée), panier vieillissant entre deux révisions, hétérogénéité des situations des ménages (inflation des riches ≠ inflation des pauvres).

IPC vs déflateur du PIB vs IPCH
  • IPC : panier de consommation des ménages — le plus utilisé pour les politiques de revenus
  • Déflateur du PIB : couvre toute la production nationale (y compris investissement, État)
  • IPCH (Indice des Prix à la Consommation Harmonisé) : standard européen comparable entre pays de la zone euro, utilisé par la BCE
  • Inflation sous-jacente (core inflation) : IPC hors énergie et alimentation — moins volatil, meilleure mesure des tensions inflationnistes persistantes

§ 2 Théories de l'inflation

Théorie quantitative de la monnaie (Fisher, 1911)
$$MV = PQ \quad \Rightarrow \quad \pi \approx \dot{M} - \dot{Q}$$

$M$ = masse monétaire, $V$ = vitesse de circulation (stable à long terme), $P$ = niveau des prix, $Q$ = production réelle. Si $\dot{M} > \dot{Q}$ : inflation. Pour Friedman : "L'inflation est toujours et partout un phénomène monétaire." La politique monétaire doit contrôler $M$ pour stabiliser les prix.

Inflation par la demande (Keynes)

L'inflation par la demande naît d'un excès de demande agrégée par rapport à l'offre potentielle. En plein emploi, toute stimulation supplémentaire de la demande se traduit en hausse des prix plutôt qu'en hausse de la production. Le mécanisme : $\uparrow G$ ou $\downarrow i$ → $\uparrow DA$ → $\uparrow P$ si $Y \geq Y^*$.

Inflation par les coûts (stagflation)

Un choc d'offre (hausse des coûts de production : pétrole, matières premières, salaires) pousse les prix à la hausse et la production à la baisse simultanément — c'est la stagflation (stagnation + inflation). Les chocs pétroliers de 1973 et 1979 en sont l'exemple canonique. Le dilemme pour la politique économique : lutter contre l'inflation durcit les conditions financières et aggrave la récession ; soutenir l'activité risque d'entretenir l'inflation.

Inflation importée et taux de change

Une dépréciation du taux de change renchérit les importations → inflation par les coûts + transfert direct sur les prix à la consommation. Le pass-through du taux de change vers les prix est partiel (~0.3–0.5 dans les pays développés) et asymétrique (dépréciations transmises plus que les appréciations). La mondialisation aurait réduit le pass-through en intensifiant la compétition.

§ 3 Effets économiques de l'inflation

Effets distributifs

L'inflation redistribue la richesse entre :

  • Débiteurs → créanciers : l'inflation érode la valeur réelle des dettes (avantage les emprunteurs)
  • Ménages riches → pauvres : l'alimentation et l'énergie pèsent davantage dans le budget des ménages modestes (inflation ressentie plus forte)
  • Salariés → capital : si les salaires ne s'indexent pas pleinement sur l'inflation (perte de pouvoir d'achat réel)
  • État-débiteur → créanciers publics : l'État bénéficie de la "taxe inflationniste"
Coûts de l'inflation — taxonomie de Mankiw
CoûtMécanisme
Menu costCoûts de modification des prix (impression catalogues, reprogrammation)
Semelle de cuirTrips plus fréquents en banque pour minimiser l'encaisse monétaire
Distorsion fiscaleProgression dans les tranches imposables nominales; taxe sur plus-values fictives
IncertitudeDifficile de planifier, renégociation des contrats, prime de risque
Confusion des signauxHausse de prix = demande ou inflation ? Signal brouillé
Taux d'inflation optimal : pourquoi pas zéro ?

Les banques centrales ciblent ~2% (BCE, Fed, Banque du Japon) plutôt que 0% pour plusieurs raisons : (1) biais à la hausse des indices de prix (qualité) → l'inflation réelle est légèrement sous-estimée ; (2) une inflation positive donne une marge pour baisser les taux réels en récession (zero lower bound) ; (3) facilite les ajustements de salaires réels à la baisse sans baisse nominale (rigidités nominales).

§ 4 Politique monétaire anti-inflationniste

Indépendance des banques centrales et ciblage d'inflation

Le ciblage d'inflation (inflation targeting) est adopté par ~40 pays depuis les années 1990. Principe : la banque centrale annonce publiquement un objectif de taux d'inflation (~2%) et ajuste son taux directeur en conséquence. L'indépendance des banques centrales (vis-à-vis du pouvoir politique) est essentielle pour la crédibilité anti-inflationniste — sans quoi les gouvernements seraient tentés d'utiliser la planche à billets pour financer les déficits.

Règle de Taylor (1993)
$$i_t = r^* + \pi_t + \alpha(\pi_t - \pi^*) + \beta(y_t - y^*)$$

$i$ = taux directeur nominal, $r^*$ = taux naturel, $\pi^* = 2\%$ = cible, $y-y^*$ = écart de production. Pour la Fed, Taylor estimait $\alpha = \beta = 0.5$. La règle prédit un taux directeur qui monte plus que l'inflation (principe de Taylor) pour maintenir les taux réels restrictifs quand l'inflation dépasse la cible.

Mécanismes de transmission de la politique monétaire
  • Canal du taux d'intérêt : hausse du taux directeur → coût du crédit monte → investissement et consommation reculent
  • Canal du crédit : resserrement des conditions d'emprunt → rationnement du crédit
  • Canal du taux de change : hausse des taux → appréciation → importations moins chères (déflationniste)
  • Canal des anticipations : crédibilité de la BC → anticipations ancrées → inflation auto-réalisatrice évitée
  • Canal des prix d'actifs : hausse des taux → baisse des prix immobiliers et boursiers → effet richesse négatif

§ 5 Hyperinflation

Définition et mécanismes

L'hyperinflation (Cagan, 1956 : >50%/mois) se déclenche quand la confiance dans la monnaie s'effondre. Mécanisme : déficit public → financement monétaire (planche à billets) → dépréciation → hausse des prix → demande de monnaie étrangère → nouvelle dépréciation → spirale. La vélocité de la monnaie s'accélère (les agents cherchent à se débarrasser rapidement de la monnaie qui perd de la valeur).

Cas historiques
Pays / PériodePic d'inflationCause principale
Allemagne 19233,25×10¹⁰% /moisRéparations guerre, occupation Ruhr
Hongrie 1945–464,19×10¹⁶% /moisDestruction guerre + réparations
Zimbabwe 2008~7,96×10¹⁰% /anRéforme agraire + financement déficit
Venezuela 2018~1 700 000% /anChute pétrole + populisme monétaire
Argentine 19893 080% /anCrise dette, déficit chronique
Sortie de l'hyperinflation

Sargent (1982, The Ends of Four Big Inflations) : les hyperinflations se terminent brutalement — pas graduellement — par une réforme monétaire crédible qui brise les anticipations. Conditions nécessaires : (1) arrêt du financement monétaire du déficit (réforme budgétaire), (2) nouvelle monnaie ou parité fixe crédible, (3) banque centrale indépendante. L'exemple de la Bolivie (1985, plan Nueva Política Económica) ou de l'Allemagne (Rentenmark 1923) illustrent ces sorties rapides.

§ 6 Déflation et trappe à liquidité

Déflation — plus dangereuse que l'inflation ?

La déflation est une baisse durable du niveau général des prix. Mécanisme pervers : baisse des prix → report des achats (attente de prix encore plus bas) → baisse de la demande → récession → baisse des prix (spirale déflationniste). La déflation par la dette (Fisher, 1933) : en termes réels, la valeur des dettes augmente → faillites → contraction du crédit → récession → déflation.

Trappe à liquidité et politique monétaire non conventionnelle

Quand le taux directeur atteint la borne inférieure zéro (ZLB), la politique monétaire conventionnelle est épuisée. Réponses non conventionnelles :

  • QE (Quantitative Easing) : achats massifs d'obligations d'État et d'entreprises → baisse des taux longs
  • Forward guidance : engagement à maintenir les taux bas longtemps → ancrage des anticipations
  • Taux négatifs (BCE, Banque du Japon) : pénaliser les dépôts bancaires excédentaires
  • TLTRO : prêts ciblés aux banques conditionnés à l'octroi de crédit
Le Japon — laboratoire de la déflation

Le Japon a connu une quasi-déflation de 1998 à 2012 (bulle immobilière et boursière des années 1980 → effondrement → désendettement → stagnation). L'Abenomics (2012) : les "trois flèches" (QE massif, relance budgétaire, réformes structurelles) ont partiellement réussi à rompre la psychologie déflationniste. La déflation japonaise a influencé la réflexion sur la "stagnation séculaire" et les politiques monétaires non conventionnelles en Occident.

§ 7 L'épisode inflationniste 2021–2023

Chronologie et ampleur

Inflation en zone euro : +8,9% en octobre 2022 (pic), record depuis la création de l'euro. États-Unis : +9,1% en juin 2022, pic depuis 40 ans. France : pic à +6,3% (octobre 2022), plus modéré grâce au bouclier tarifaire. Retour à ~2% fin 2023 dans la plupart des pays développés.

Causes multifactorielles
  1. Choc de demande : relances budgétaires massives COVID (700 Md$ aux USA, NextGenerationEU) + épargne forcée libérée
  2. Choc d'offre : ruptures des chaînes de valeur mondiales (semi-conducteurs, matières premières), effets de pénurie
  3. Choc énergétique : invasion de l'Ukraine (février 2022) → explosion du prix du gaz (×10) et du pétrole
  4. Marché du travail : tensions salariales (Grande Démission aux USA, plein emploi)
  5. Politique monétaire très accommodante 2009–2022 (QE, taux nuls)
Réponse des banques centrales : le grand resserrement

La Fed a relevé ses taux de 0,25% à 5,50% en 17 mois (mars 2022 – juillet 2023) — le cycle de hausse le plus rapide depuis les années 1980 (Volcker). La BCE a relevé de -0,5% à 4,5% (juillet 2022 – septembre 2023). Résultat : désinflation réussie sans récession majeure dans la plupart des pays — le "soft landing" — bien que la hausse des taux ait aggravé les difficultés des emprunteurs (crédits immobiliers, entreprises endettées).

Inflation : transitoire ou persistante ? Le débat de politique économique

En 2021, la Fed et la BCE qualifient l'inflation de "transitoire" et attendent trop longtemps avant de réagir — erreur d'analyse qui sera reconnue. Débat : Lawrence Summers avertit dès mars 2021 des risques inflationnistes liés aux plans Biden. Les banques centrales privilégiaient le risque de récession après COVID. Leçon : les modèles macroéconométriques post-grande modération avaient sous-estimé la persistance des chocs d'offre dans un monde avec peu de slack.

§ 8 Anticipations d'inflation

Anticipations adaptatives vs rationnelles

Anticipations adaptatives (Cagan, Friedman) : les agents forment leurs anticipations en corrigeant partiellement l'écart entre inflation observée et anticipée : $\pi^e_t = \pi^e_{t-1} + \lambda(\pi_{t-1} - \pi^e_{t-1})$. Rétroviseur imparfait — peut mener à des erreurs systématiques persistantes.

Anticipations rationnelles (Lucas, Sargent) : les agents utilisent toute l'information disponible de façon optimale. Implication : seules les politiques non anticipées ont des effets réels. La désinflation de Volcker (1979–1983) a été coûteuse parce que la crédibilité de la Fed n'était pas encore établie.

Ancrage des anticipations — indicateurs
  • Break-even d'inflation : différence entre rendement OAT nominale et OAT indexée à l'inflation (OATi) = anticipation d'inflation des marchés financiers
  • Enquêtes de ménages : Eurobaromètre, Michigan consumer survey
  • Swaps d'inflation : taux fixe échangé contre inflation réalisée

Un ancrage solide (anticipations stables à ~2%) est le meilleur indicateur de la crédibilité d'une banque centrale. Si les anticipations de long terme se désancrent (dépassent 3%), la désinflation devient bien plus coûteuse.

Crédibilité, biais d'inflation et conservatisme des banques centrales (Rogoff, 1985)

Le problème d'incohérence temporelle (Kydland & Prescott, Nobel 2004) : un gouvernement discrétion a toujours intérêt à créer une inflation surprise (réduit le chômage à court terme). Les agents anticipent cela → inflation d'équilibre trop élevée. Solution : déléguer la politique monétaire à un banquier central conservateur (aversion à l'inflation supérieure à la société), engagé par un mandat crédible. C'est le fondement de l'indépendance des banques centrales modernes.