↑ Croissance économique

§ 1 Mesure de la croissance : PIB et ses limites

Produit intérieur brut (PIB)

Le PIB mesure la valeur ajoutée produite sur le territoire national durant une période. Trois approches équivalentes :

  • Production : $\sum$ valeurs ajoutées par secteur
  • Demande : $PIB = C + I + G + X - M$ (consommation + investissement + dépenses publiques + exportations nettes)
  • Revenus : salaires + profits + impôts nets de subventions
$$g = \frac{PIB_t - PIB_{t-1}}{PIB_{t-1}} \approx \ln\frac{PIB_t}{PIB_{t-1}}$$
PIB réel vs PIB nominal — déflateur

Le PIB réel élimine l'effet de l'inflation en exprimant les quantités à prix constants (année de base). Le déflateur du PIB mesure l'évolution générale des prix dans l'économie : $\text{Déflateur} = PIB_{\text{nominal}} / PIB_{\text{réel}}$. À distinguer de l'IPC (indice des prix à la consommation), qui mesure le panier des ménages.

Limites du PIB comme indicateur de bien-être

Le PIB ne mesure pas : le travail domestique non rémunéré, les inégalités de distribution, la qualité de l'environnement, la santé, le bonheur. Commission Stiglitz-Sen-Fitoussi (2009) : recommande de compléter le PIB par des indicateurs composites. Alternatives : IDH (ONU), bonheur national brut (Bhoutan), bien-être économique durable (IBED), mesure du progrès sociétal.

§ 2 Modèle de Solow (1956)

Le modèle néoclassique de croissance

Robert Solow (Nobel 1987) : la production dépend du capital $K$ et du travail efficace $AL$ :

$$Y = F(K, AL) = K^\alpha (AL)^{1-\alpha} \quad (\text{Cobb-Douglas})$$

En notation intensive (par travailleur efficace $\tilde{k} = K/AL$, $\tilde{y} = Y/AL$) :

$$\dot{\tilde{k}} = s\tilde{f}(\tilde{k}) - (n + g + \delta)\tilde{k}$$

$s$ = taux d'épargne, $n$ = croissance démographique, $g$ = progrès technique, $\delta$ = dépréciation du capital.

État stationnaire

À l'état stationnaire $\dot{\tilde{k}} = 0$ :

$$s\tilde{f}(\tilde{k}^*) = (n+g+\delta)\tilde{k}^*$$

À l'état stationnaire, le PIB par habitant croît au taux $g$ (progrès technique exogène). Une hausse de $s$ augmente $\tilde{k}^*$ et le niveau de revenu, mais pas le taux de croissance à long terme. La croissance de long terme est entièrement déterminée par le progrès technique — exogène au modèle, d'où la limite.

Règle d'or de la capitalisation (Phelps, 1961)

Le niveau de capital qui maximise la consommation par habitant à l'état stationnaire satisfait :

$$f'(\tilde{k}^{**}) = n + g + \delta \quad \Leftrightarrow \quad PM_K = (n+g+\delta)$$

La règle d'or stipule que la productivité marginale du capital doit égaler le taux de croissance économique plus la dépréciation. Si $PM_K > n+g+\delta$ : sur-capitalisation (épargne excessive). Si $PM_K < n+g+\delta$ : sous-capitalisation.

Décomposition de Solow : rôle de la PGF

La comptabilité de la croissance décompose la croissance du PIB :

$$\frac{\dot{Y}}{Y} = \alpha\frac{\dot{K}}{K} + (1-\alpha)\frac{\dot{L}}{L} + \underbrace{\frac{\dot{A}}{A}}_{\text{résidu de Solow (PGF)}}$$

La productivité globale des facteurs (PGF) est le résidu non expliqué par l'accumulation des facteurs — elle capture l'innovation, l'amélioration d'organisation, les externalités technologiques. Sur longue période, la PGF explique ~50% de la croissance des pays développés.

§ 3 Théories de la croissance endogène

Modèle AK (Rebelo, 1991)

La croissance peut être durable sans progrès technique exogène si les rendements du capital ne sont pas décroissants à l'échelle de l'économie entière (externalités du capital humain, infrastructures) :

$$Y = AK, \quad g_Y = s \cdot A - \delta$$

La croissance de long terme dépend alors du taux d'épargne $s$ — contrairement à Solow. Les politiques qui augmentent $s$ ou $A$ ont des effets permanents sur le niveau ET le taux de croissance.

Capital humain (Lucas, 1988)

Robert Lucas : le capital humain $h$ (éducation, formation, expérience) est un facteur de production qui génère des externalités positives. La croissance des pays émerge de l'accumulation de capital humain :

$$Y = K^\alpha(uhL)^{1-\alpha} \cdot h^\gamma, \quad \dot{h} = \delta h(1-u)$$

$u$ = fraction du temps consacrée à produire, $(1-u)$ = fraction consacrée à apprendre. Les externalités du capital humain ($\gamma > 0$) expliquent pourquoi les pays convergent en clubs (voisinage géographique, proximité culturelle).

Innovation et R&D (Romer, 1990 ; Aghion-Howitt, 1992)

Paul Romer (Nobel 2018) : la croissance résulte de l'accumulation de connaissances, un bien non rival (utilisable simultanément par tous) mais partiellement excluable. Les firmes investissent en R&D pour créer de nouveaux produits et obtenir des profits de monopole temporaire. Aghion-Howitt : modèle de destruction créatrice (Schumpeter) — l'innovation détruit les anciennes rentes et crée de nouvelles.

§ 4 Facteurs de la croissance

Capital humain et éducation

Le rendement privé de l'éducation (Mincer) : une année supplémentaire d'études augmente le salaire de 8–13% (estimations pour les pays développés). Les externalités sociales de l'éducation — civisme, santé, fertilité réduite, diffusion des innovations — amplifient ce rendement. Barro (1991) : le taux d'alphabétisation initial explique une part significative de la croissance ultérieure sur données mondiales.

Institutions et droits de propriété (North, Acemoglu)

Douglass North (Nobel 1993) : les institutions (règles du jeu formelles et informelles) déterminent les incitations à investir et à innover. Acemoglu, Johnson & Robinson (2001) : utilisent la mortalité des colons comme instrument pour identifier l'effet causal des institutions sur le développement — les pays colonisés avec des institutions de peuplement (Amérique du Nord, Australie) ont mieux performé que ceux soumis à des institutions d'extraction (Afrique, Amérique latine).

Géographie et développement (Sachs)

Jeffrey Sachs : la géographie (climat tropical, enclavement, maladies endémiques) explique directement une large part des inégalités de développement — indépendamment des institutions. Débat Sachs/Acemoglu : la causalité institutions → développement peut être confondue avec une causalité géographie → institutions → développement.

§ 5 Convergence et développement

β-convergence et σ-convergence

β-convergence : les pays pauvres croissent plus vite que les riches (convergence vers un état stationnaire commun). Équation de Barro-Sala-i-Martin :

$$\frac{1}{T}\ln\frac{y_{i,t+T}}{y_{i,t}} = \alpha - \beta\ln y_{i,t} + \varepsilon_i$$

$\beta > 0$ indique la convergence. σ-convergence : la dispersion des PIB par habitant diminue dans le temps. Les deux ne coïncident pas toujours.

Convergence conditionnelle vs absolue

Solow prédit une convergence conditionnelle : les pays convergent vers leur propre état stationnaire (qui dépend de leur taux d'épargne, croissance démographique, institutions). La convergence absolue (tous les pays vers le même niveau) est rejetée empiriquement. Les "clubs de convergence" (Lucas) : les pays convergent au sein de groupes d'économies similaires — les riches entre eux, les pauvres entre eux.

Miracles de croissance asiatiques

Les "Tigres asiatiques" (Corée du Sud, Taïwan, Hong Kong, Singapour) et la Chine ont réalisé des rattrapages spectaculaires. La Corée du Sud est passée de $1 000 de PIB/hab. en 1960 à $35 000 en 2023. Facteurs : éducation intensive, épargne élevée, politique industrielle (chaebols), orientation export, transferts technologiques. La Chine : +~10%/an sur 40 ans (1980–2020), sortant 800 millions de personnes de l'extrême pauvreté.

§ 6 Inégalités et croissance

Courbe de Kuznets (1955)

Simon Kuznets observe une relation en U inversé entre inégalités et niveau de développement : les inégalités s'accroissent dans les premières phases d'industrialisation (transfert main-d'œuvre agricole → industrie), puis diminuent avec la maturité économique (État-providence, syndicats, tertiarisation).

$$\text{Inégalités} = f(\text{PIB/hab.}) \approx \alpha + \beta_1 y - \beta_2 y^2$$

Cette relation a été remise en cause pour les pays riches depuis les années 1980 (remontée des inégalités malgré haut revenu).

Inégalités et croissance : deux visions

Vision libérale (Okun, 1975) : il y a un arbitrage (trade-off) entre égalité et efficacité — la redistribution réduit les incitations à travailler et à entreprendre. Vision alternative (Stiglitz, Piketty) : les inégalités excessives réduisent la croissance par : sous-consommation (les riches épargnent plus), sous-investissement en capital humain des pauvres, captation politique (oligarchie). Les études empiriques récentes (FMI, OCDE) convergent : une inégalité excessive est néfaste pour la croissance durable.

§ 7 Croissance et environnement

Courbe de Kuznets environnementale

Grossman & Krueger (1991) : la pollution augmente dans les premières phases de développement puis diminue avec l'enrichissement (structure de l'économie se tertiarise, demande de qualité environnementale croît, réglementations se renforcent). Cette courbe en U inversé existe pour certains polluants locaux (SO₂, particules) mais pas pour le CO₂ au niveau national.

Le rapport Meadows et les limites à la croissance (1972)

Le rapport Limits to Growth (Club de Rome, 1972) prédit qu'une croissance exponentielle dans un monde fini mène à l'effondrement avant 2100 si rien ne change. Les scénarios "business as usual" des modèles WORLD3 semblent se réaliser. La décroissance (Georgescu-Roegen, Latouche) propose de réduire volontairement la production dans les pays riches pour rester dans les limites planétaires (limites de Rockström : 9 limites physiques, 6 déjà franchies en 2024).

Croissance verte et découplage

Le découplage désigne la possibilité de croître sans augmenter les émissions de CO₂. Découplage relatif : PIB croît plus vite que les émissions (observé dans de nombreux pays riches). Découplage absolu : PIB croît ET les émissions absolues diminuent (observé dans quelques pays — Royaume-Uni, Suède — mais insuffisant). Le débat se polarise : découplage suffisamment rapide possible (IPCC, Stern) vs nécessité de la post-croissance (Hickel, Jackson).

§ 8 Stagnation séculaire et perspectives

Hypothèse de stagnation séculaire (Summers, 2013)

Larry Summers réhabilite l'hypothèse de Hansen (1938) : les économies avancées seraient entrées dans une phase de stagnation séculaire caractérisée par un excès d'épargne structurel sur l'investissement, poussant le taux d'intérêt réel naturel ($r^*$) vers zéro ou en territoire négatif. Causes : vieillissement démographique, ralentissement de la productivité, montée des inégalités (épargne des riches), baisse du prix des biens d'investissement (numérisation).

Ralentissement de la productivité — l'énigme du XXIe siècle

Gordon (The Rise and Fall of American Growth, 2016) : la croissance de la productivité globale des facteurs (PGF) a fortement ralenti depuis 2005 dans les pays riches, malgré la révolution numérique. Paradoxe de Solow : "On voit des ordinateurs partout sauf dans les statistiques de productivité." Explications : délai de diffusion (comme l'électricité dans les années 1920), mesure imparfaite des gains du numérique, inégalité de diffusion entre firmes (frontier firms vs entreprises lambda).

L'IA générative : nouveau régime de croissance ?

Les estimations d'impact de l'IA générative sur la productivité sont très incertaines mais potentiellement importantes. Goldman Sachs (2023) : +7% de PIB mondial sur 10 ans. Brynjolfsson et al. : gains de productivité de 14% dans les centres d'appels pour les travailleurs aidés par IA. Acemoglu (2024) : les gains agrégés sur 10 ans seraient plus modestes (~4% de la PGF). L'IA pourrait réactiver la croissance de la productivité — ou accentuer les inégalités si ses bénéfices sont concentrés.