Capitalisme
Propriété privée, marchés, accumulation du capital — le système économique dominant depuis trois siècles, dans toutes ses tensions.
§ 1 Origines historiques
Le capitalisme est un système économique fondé sur trois piliers : la propriété privée des moyens de production, la coordination par les marchés, et la recherche du profit comme moteur de l'activité. Le capital — biens, machines, argent — appartient à des acteurs privés qui l'investissent pour en tirer un rendement.
Émergence historique
L'émergence du capitalisme est un processus long (XVe–XVIIIe siècle) combinant plusieurs ruptures. La révolution commerciale des XVe et XVIe siècles (grandes découvertes, négoce intercontinental) constitue un premier moment. La révolution agricole britannique — enclosures, amélioration des techniques — libère de la main-d'œuvre et des capitaux. La révolution industrielle (Angleterre, 1760–1840) mécanise la production : la fabrique remplace l'atelier artisanal.
Max Weber (L'Éthique protestante et l'esprit du capitalisme, 1905) soutient que le calvinisme a fourni une légitimation culturelle à l'accumulation : le succès économique comme signe de prédestination divine. L'idée a été abondamment discutée et critiquée, mais reste une référence incontournable.
Le mercantilisme (XVIe–XVIIIe s.) : la richesse nationale réside dans l'accumulation de métaux précieux ; l'État doit favoriser les exportations et limiter les importations. Les physiocrates (Quesnay, Turgot) renversent ce paradigme : la seule source de richesse est la terre ; ils prônent le laissez faire, laissez passer — ancêtre direct du libéralisme économique.
§ 2 Propriété privée et coordination par les marchés
Dans La Richesse des nations, Smith montre que la poursuite de l'intérêt individuel conduit, par le mécanisme du marché, à maximiser le bien-être collectif. Le prix de marché coordonne les décisions décentralisées de millions d'agents sans qu'aucun d'eux n'ait besoin de connaître l'ensemble du système.
Premier théorème : tout équilibre concurrentiel est un optimum de Pareto. Second théorème : tout optimum de Pareto peut être décentralisé comme équilibre concurrentiel avec une redistribution initiale appropriée. Ces résultats supposent : marchés complets, pas d'externalités, information parfaite, concurrence pure et parfaite.
Le théorème de Coase : en l'absence de coûts de transaction, une allocation initiale quelconque des droits de propriété conduit à un résultat efficace par la négociation. L'État doit donc définir et protéger clairement les droits de propriété, puis laisser les agents négocier. Implication : les externalités ne justifient pas nécessairement une intervention publique si les droits de propriété sont bien définis.
- Externalités : le marché ne prend pas en compte les coûts ou bénéfices imposés aux tiers (pollution, R&D)
- Biens publics : non exclusifs, non rivaux → sous-provision par le marché (défense, phares)
- Asymétries d'information : anti-sélection (Akerlof, 1970), aléa moral, sélection adverse
- Pouvoir de marché : monopoles et oligopoles → sous-production, prix supérieurs au coût marginal
§ 3 Capital et accumulation
Pour Marx, la valeur d'une marchandise est déterminée par le temps de travail socialement nécessaire à sa production. Le capitaliste achète la force de travail à sa valeur (salaire de subsistance) mais en extrait une valeur supérieure (plus-value $m = p - v$, différence entre la valeur produite $p$ et le salaire versé $v$). Cette plus-value est la source du profit capitaliste.
La concurrence pousse les capitalistes à augmenter la composition organique du capital $c/(c+v)$ (mécanisation). Mais seul le travail vivant ($v$) produit de la plus-value. À taux d'exploitation constant, le taux de profit $r = m/(c+v)$ tend à baisser avec la mécanisation. Cette loi, controversée, est présentée par Marx comme une contradiction interne du capitalisme menant à ses crises.
Keynes : l'investissement est la variable centrale ; les "esprits animaux" (animal spirits) des entrepreneurs expliquent l'instabilité de l'accumulation. Piketty (Le Capital au XXIe siècle, 2013) : lorsque $r > g$ (taux de rendement du capital > taux de croissance), les inégalités patrimoniales s'accroissent mécaniquement sur le long terme.
§ 4 Variétés du capitalisme
Le capitalisme n'existe pas en forme pure : il prend des configurations institutionnelles très diverses selon les pays et les époques. Hall & Soskice (Varieties of Capitalism, 2001) distinguent principalement deux idéaux-types.
| Dimension | Capitalisme libéral (LME) | Capitalisme coordonné (CME) | Capitalisme d'État |
|---|---|---|---|
| Exemples | États-Unis, Royaume-Uni | Allemagne, Japon, Suède | Chine, Corée du Sud (historique) |
| Relations travail | Marché concurrentiel, at-will | Négociation collective, cogestion | État détermine les conditions |
| Financement | Marchés financiers, capital-risque | Banques, relations longues | Banques publiques, État stratège |
| Formation prof. | Générale (universités) | Spécifique (apprentissage dual) | Planifiée par l'État |
| Gouvernance | Shareholder value | Stakeholder, patient capital | Objectifs nationaux |
| Avantage comparatif | Industries radicalement innovantes | Industries de haute qualité | Rattrapage technologique |
Michel Albert (Capitalisme contre capitalisme, 1991) oppose le modèle rhénan (Allemagne, Suisse, Bénélux) — entreprise institution sociale, cogestion, protection sociale forte — au modèle néo-américain — primauté de l'actionnaire, flexibilité du travail, inégalités plus fortes mais dynamisme entrepreneurial supérieur. Le capitalisme nordique ajoute un État-providence généreux financé par une fiscalité élevée.
§ 5 Cycles économiques et crises
- Kitchin (~3–5 ans) : variations des stocks
- Juglar (~7–11 ans) : cycles d'investissement
- Kuznets (~15–25 ans) : construction, démographie
- Kondratiev (~40–60 ans) : ondes longues technologiques (machine à vapeur, électricité, informatique, IA ?)
Hyman Minsky (Stabilizing an Unstable Economy, 1986) : en période de prospérité, les agents passent d'une finance couverte (revenus > remboursements) à une finance spéculative (revenus = intérêts seulement) puis Ponzi (revenus < intérêts). L'instabilité est endogène : la stabilité engendre l'instabilité. Le "moment Minsky" désigne la rupture lorsque les acteurs ne peuvent plus refinancer leurs dettes.
| Crise | Cause principale | Réponse | Séquelle |
|---|---|---|---|
| Grande Dépression (1929) | Krach boursier, contraction crédit | New Deal, Bretton Woods | Montée des totalitarismes |
| Stagflation (1973–74) | Chocs pétroliers, Phillips inversé | Tournant monétariste | Fin du keynésianisme dominant |
| Crise asiatique (1997) | Compte capital ouvert, contagion | FMI, plans d'ajustement | Critique du consensus de Washington |
| Crise financière (2008) | Subprimes, levier excessif, contagion | TARP, QE, G20 | Austérité, montée populismes |
| COVID-19 (2020) | Choc exogène, ruptures chaînes | Keynésianisme d'urgence | Inflation 2021–2023 |
§ 6 Mondialisation et capitalisme financier
La financiarisation désigne la montée en puissance du secteur financier dans les économies capitalistes depuis les années 1980 : part croissante du secteur financier dans les profits totaux, diffusion de la valeur actionnariale (shareholder value), développement des marchés dérivés, poids croissant des investisseurs institutionnels. En 2023, la capitalisation boursière mondiale dépasse $100 000 milliards.
Les chaînes de valeur mondiales (CVM) fragmentent la production à l'échelle planétaire : conception à Cupertino, composants à Taïwan et Corée, assemblage à Shenzhen, vente mondiale. La part du commerce en valeur ajoutée étrangère dans les exportations mondiales est passée de ~20% en 1990 à ~30% en 2010 avant un léger reflux post-2008.
Le néolibéralisme (Thatcher, Reagan) est un programme de politique économique : privatisations, déréglementation, libéralisation financière, baisse des impôts, affaiblissement des syndicats. Il s'appuie théoriquement sur Hayek (La Route de la servitude, 1944) et Friedman (Capitalisme et liberté, 1962). Ses effets : croissance du PIB mais aussi explosion des inégalités, notamment aux États-Unis (part du top 1% dans les revenus : ~10% en 1980 → ~20% en 2020).
§ 7 Critiques théoriques du capitalisme
La critique marxiste porte sur deux niveaux. Au niveau économique : le profit est de la plus-value extorquée aux travailleurs. Au niveau philosophique : le travail salarié aliène l'ouvrier — il ne s'appartient plus, il est séparé du produit de son travail, de son activité, de ses congénères et de sa propre nature humaine (Manuscrits de 1844).
Keynes (Théorie générale, 1936) réfute la loi de Say ("l'offre crée sa propre demande") : une économie de marché peut rester bloquée à un équilibre de sous-emploi. L'investissement dépend des "esprits animaux", non des signaux de prix. L'État doit jouer le rôle de stabilisateur via la politique budgétaire (multiplicateur keynésien $k = 1/(1-c)$ où $c$ est la propension marginale à consommer).
Karl Polanyi (La Grande Transformation, 1944) soutient que le marché auto-régulateur est une construction historique artificielle du XIXe siècle. La marchandisation de la terre (nature), du travail (être humain) et de la monnaie (crédit social) est une fiction dangereuse — ces "marchandises fictives" n'ont pas été produites pour être vendues. La société doit se protéger via le "double mouvement" : expansion du marché → résistance sociale (législation sociale, syndicats, régulation).
Thomas Piketty (Le Capital au XXIe siècle, 2013) documente sur 20 pays sur 200 ans que la part du capital dans le revenu national a décrit une courbe en U : haute avant 1914, basse 1945–1980, croissante depuis. Lorsque $r > g$ (rendement du capital > croissance économique), les patrimoines s'accumulent plus vite que l'économie ne croît → divergence des inégalités. Solution proposée : impôt mondial progressif sur le capital.
§ 8 Débats contemporains
Face à la critique de la primauté actionnariale, le concept de capitalisme des parties prenantes (Klaus Schwab, Forum de Davos) prône que les entreprises doivent servir l'ensemble de leurs parties prenantes : employés, fournisseurs, communautés, environnement — et pas seulement les actionnaires. La Business Roundtable américaine a révisé en 2019 sa définition de la raison d'être de l'entreprise dans ce sens.
Les critères ESG (Environnement, Social, Gouvernance) intègrent des dimensions extra-financières dans les décisions d'investissement. Les actifs sous gestion ESG dépassaient $35 000 milliards en 2022. Tensions : greenwashing, difficulté de mesure, débat sur l'impact réel. La taxonomie verte de l'UE tente de standardiser les définitions.
Shoshana Zuboff (L'Âge du capitalisme de surveillance, 2019) identifie une nouvelle logique capitaliste : les données comportementales des utilisateurs constituent une matière première gratuite (behavioral surplus) utilisée pour prédire et modifier les comportements. Google, Meta, Amazon sont les pionniers de ce modèle. Différence fondamentale avec le capitalisme industriel : le produit n'est plus vendu à l'utilisateur mais à des annonceurs, qui achètent l'accès à des comportements futurs.
Le XXe siècle a expérimenté le socialisme soviétique (planification centralisée, effondrement 1991), la troisième voie social-démocrate (économie mixte, État-providence), le socialisme de marché (Yougoslavie), la cogestion allemande. Des alternatives contemporaines : économie de plateforme coopérative, économie sociale et solidaire, décroissance (Latouche), communs (Ostrom). La question reste ouverte : peut-on réformer le capitalisme de l'intérieur, ou faut-il le dépasser ?