Commerce international
Avantage comparatif, modèles d'échanges, politique commerciale — les fondements théoriques et enjeux contemporains des échanges mondiaux.
§ 1 Avantage comparatif (Ricardo, 1817)
David Ricardo (Principes de l'économie politique, 1817) : même si un pays est moins efficace que l'autre dans toutes les productions, il y a gain à l'échange si chaque pays se spécialise dans la production pour laquelle son désavantage relatif est le plus faible.
où $a_{ij}$ est le coefficient de travail (heures/unité) du pays $i$ pour le bien $j$.
| Pays | Heures/drap | Heures/vin | Avantage comparatif |
|---|---|---|---|
| Angleterre | 100 | 120 | Drap (100/120 < 90/80) |
| Portugal | 90 | 80 | Vin (80/90 < 120/100) |
Le Portugal est absolument meilleur dans les deux biens. Mais son avantage comparatif est dans le vin : il est relativement encore plus efficace pour le vin. L'échange est mutuellement bénéfique.
Les termes de l'échange (TOE) = prix d'exportation / prix d'importation. Ils doivent s'établir entre les rapports de coûts intérieurs des deux pays pour que l'échange soit mutuellement profitable. La répartition des gains dépend des pouvoirs de négociation, des tailles relatives des économies et de l'élasticité des demandes.
§ 2 Avantage absolu (Adam Smith, 1776)
Smith préconise que chaque pays se spécialise dans la production pour laquelle il a un avantage absolu — c'est-à-dire qu'il produit avec moins de travail que l'autre pays. La division internationale du travail étend les bénéfices de la spécialisation (économies d'échelle, gains de productivité) au niveau mondial.
Smith traite le cas symétrique (chaque pays est meilleur dans quelque chose). Ricardo généralise : même sans avantage absolu, l'échange est bénéfique. Cette intuition — l'avantage comparatif — est l'une des idées les plus contre-intuitives et robustes de l'économie. Elle implique que la compétitivité-coût n'est pas une condition nécessaire au commerce international.
§ 3 Modèle HOS — Heckscher–Ohlin–Samuelson
Un pays exporte les biens dont la production est intensive en son facteur abondant. Si le pays A est abondant en capital et le pays B en travail, alors A exporte les biens capital-intensifs et importe les biens travail-intensifs.
L'ouverture commerciale avantage le facteur abondant et désavantage le facteur rare. Dans un pays riche en capital, le libre-échange augmente la rémunération du capital et réduit le salaire réel. Dans un pays riche en travail, c'est l'inverse. Ce théorème explique pourquoi les travailleurs peu qualifiés des pays riches peuvent s'opposer à la mondialisation.
(taux de salaire $w$, prix relatifs, taux de profit $r$, chapeau = variation en %)
Sous les hypothèses HOS (libre-échange complet, mêmes technologies, absence de coûts de transport), le commerce international égalise les rémunérations des facteurs entre pays. En pratique, cela n'est pas observé — les hypothèses sont trop restrictives. Mais le théorème prédit une convergence salariale avec la mondialisation.
En testant empiriquement HOS sur les États-Unis, Léontief trouve que les exportations américaines sont plus intensives en travail que leurs importations — alors que les USA sont le pays le plus capital-intensif. Ce paradoxe a relancé les théories du commerce international : il s'explique notamment par la qualité (capital humain) du travail américain, et les différences technologiques.
§ 4 Nouvelles théories du commerce international
Paul Krugman (Nobel 2008) : les économies d'échelle internes et la concurrence monopolistique expliquent le commerce intra-branche entre pays similaires (la majeure partie du commerce des pays riches). L'échange permet à chaque pays de se spécialiser dans des variétés différentes, avec des séries de production plus longues et des coûts unitaires plus faibles. Les consommateurs bénéficient d'une plus grande variété.
L'indice de Grubel-Lloyd mesure la part du commerce intra-branche :
$GL = 1$ : tout le commerce est intra-branche (pays similaires). $GL = 0$ : tout est inter-branche (HOS classique). En pratique, entre pays développés, $GL > 0.7$ pour beaucoup de secteurs manufacturiers.
Le commerce bilatéral est proportionnel aux PIB des deux pays et décroît avec la distance :
Ce modèle, empiriquement très robuste (R² > 0.7), sert à estimer les effets des accords commerciaux, des frontières, des zones monétaires communes sur les flux d'échanges.
Marc Melitz montre que seules les firmes les plus productives exportent. L'ouverture commerciale réalloue des parts de marché vers les firmes les plus efficaces, détruisant les moins productives. La mondialisation augmente la productivité moyenne par un effet de sélection, même sans gains de variété ou d'échelles.
§ 5 Politique commerciale : protectionnisme vs libre-échange
| Instrument | Mécanisme | Effet |
|---|---|---|
| Tarif douanier (droit) | Taxe à l'importation $t$ | $P_d = P_m(1+t)$ ; rente pour producteurs et État |
| Quota d'importation | Limite quantitative | Rente de quota (quota rent) aux importateurs |
| Subvention à l'export | Aide aux exportateurs | Dumping potentiel, distorsion |
| Barrières non tarifaires | Normes, réglementations, licences | Effet protecteur mais difficile à mesurer |
| Droits antidumping | Contre les prix inférieurs aux coûts | Protège la concurrence |
Friedrich List (Système national d'économie politique) : les nations en développement doivent protéger temporairement leurs industries naissantes pour permettre leur maturation avant de s'exposer à la concurrence internationale. C'est l'argument retenu par de nombreux pays d'Asie de l'Est (Japon, Corée, Chine) dans leur politique industrielle.
En oligopole international, une subvention à l'exportation peut permettre à une firme nationale de conquérir des parts de marché mondial et de capter des profits d'oligopole au détriment du concurrent étranger. Ce fondement théorique justifie les subventions à Airbus et Boeing — mais conduit à des guerres commerciales si chaque pays réplique.
§ 6 OMC et accords commerciaux
L'OMC (1995, successeur du GATT 1947) est l'organisation internationale régissant les règles du commerce mondial. Principes fondamentaux :
- Clause de la nation la plus favorisée (NPF) : tout avantage accordé à un membre doit être accordé à tous
- Traitement national : les produits importés ne peuvent être discriminés par rapport aux produits domestiques
- Consolidation des droits : les membres ne peuvent relever leurs droits au-dessus des niveaux consolidés
- Règlement des différends : mécanisme quasi-juridictionnel (Organe de Règlement des Différends)
Face aux blocages à l'OMC (cycle de Doha échoué), les pays ont multiplié les accords préférentiels :
- Zones de libre-échange : ALENA/USMCA, ASEAN, MERCOSUR
- Unions douanières : UE, SACU
- Accords bilatéraux : CETA (UE-Canada), JEFTA (UE-Japon), RCEP (Asie-Pacifique)
Ces accords risquent de détourner du commerce (trade diversion) plutôt que d'en créer, si les préférences accordées remplacent des fournisseurs plus efficaces non-membres.
La guerre commerciale sino-américaine (2018–) : Trump impose des tarifs de 25% sur $250 Md de produits chinois ; Pékin riposte. Biden maintient les tarifs et ajoute des restrictions sur les semiconducteurs (CHIPS Act 2022). La mondialisation entre dans une phase de fragmentation géoéconomique ou slowbalization : relocalisation (reshoring), diversification (friend-shoring), renforcement des contrôles sur les exportations de technologies critiques.
§ 7 Balance des paiements
La balance des paiements enregistre toutes les transactions économiques entre résidents et non-résidents sur une période :
- Compte courant : balance commerciale (biens + services) + revenus primaires + revenus secondaires (transferts)
- Compte de capital : acquisitions/cessions d'actifs non financiers, transferts en capital
- Compte financier : investissements directs, investissements de portefeuille, produits financiers dérivés, autres investissements, réserves officielles
Approche par les élasticités : une dévaluation améliore la balance commerciale si la condition de Marshall-Lerner est satisfaite ($|\varepsilon_X| + |\varepsilon_M| > 1$). Effet courbe en J : à court terme, la dévaluation dégrade d'abord la balance (volumes fixes, prix en hausse) avant de l'améliorer. Approche par l'absorption (Alexander) : $BC = Y - A$ (revenu national - absorption). Améliorer la balance commerciale nécessite de réduire l'absorption relative au revenu.
§ 8 Mondialisation : gains, coûts et débats
Milanovic (Global Inequality, 2016) analyse les gains de revenu par centile mondial entre 1988 et 2008 : la classe moyenne mondiale (Chine, Inde, Asie émergente) a beaucoup gagné ; le top 1% mondial a beaucoup gagné ; mais la classe moyenne des pays riches (entre les 75e et 90e centiles mondiaux) a stagné. Ce graphique en "trompe d'éléphant" explique une partie du retour du populisme dans les démocraties occidentales.
L'entrée de la Chine dans l'OMC (2001) a détruit environ 2 millions d'emplois manufacturiers américains. Les régions touchées ont connu durablement un chômage élevé, des salaires stagnants, une hausse des décès de désespoir (opioides). Ces "perdants" de la mondialisation, concentrés géographiquement, ont basculé politiquement vers Trump en 2016. L'article illustre que les gains agrégés du commerce peuvent masquer de profondes inégalités distributives.
La part des exportations en valeur ajoutée étrangère a fortement progressé depuis les années 1990, reflétant l'essor des chaînes de valeur mondiales (CVM). La pandémie de COVID-19 a révélé la vulnérabilité de ces chaînes (pénuries de semi-conducteurs, masques, médicaments). On observe depuis 2020 un mouvement de diversification, de raccourcissement (nearshoring) et de relocalisation (reshoring) stratégique, accentué par la compétition sino-américaine.