Chômage

§ 1 Définition et mesure

Définition du chômage au sens du BIT

Selon le Bureau International du Travail (BIT), est chômeur toute personne répondant simultanément à trois critères :

  1. Sans emploi : n'a pas travaillé (même une heure) durant la semaine de référence
  2. Disponible : peut prendre un emploi dans les deux semaines
  3. À la recherche d'un emploi : a effectué des démarches de recherche actives dans le mois précédent
Indicateurs complémentaires (INSEE, Eurostat)
IndicateurDéfinitionFrance 2024 (approx.)
Taux de chômage BITChômeurs / Population active~7,3%
Halo du chômageInactifs désirant travailler mais non BIT~4% sup.
Sous-emploiTemps partiel subi + chômage partiel~5,5%
Taux d'emploiEmplois / Pop. 15–64 ans~68%
Taux d'activitéPop. active / Pop. 15–64 ans~73%
NEET (15–24 ans)Ni en emploi, ni en formation~12%
Limites statistiques et chômage réel

Le taux BIT sous-estime le "mal-emploi" : il ne compte pas les découragés (sortis de la recherche), les précaires subissant un temps partiel contraint, ni les "faux indépendants" des plateformes. Le concept de chômage au sens large (SLO2 à SLO4 en France) élargit progressivement la définition pour capturer ces situations.

§ 2 Types de chômage

Chômage frictionnel

Inévitable dans une économie dynamique : il correspond au temps de transition entre deux emplois. Des travailleurs quittent volontairement leur poste pour en chercher un meilleur, ou entrent sur le marché du travail. Ce chômage est court, indépendant du cycle. Réduction : meilleures agences de placement (Pôle emploi, services numériques), information sur les offres.

Chômage structurel

Résulte d'inadéquations durables entre l'offre et la demande de travail — en termes de qualification, de localisation géographique ou de secteur. Exemple : la désindustrialisation laisse des ouvriers qualifiés sans emploi dans des bassins industriels en reconversion. Réduction : formation professionnelle, politiques actives de l'emploi, mobilité géographique.

Chômage conjoncturel (cyclique)

Lié aux fluctuations de la demande agrégée. En récession, les entreprises licencient ; en expansion, elles embauchent. C'est le chômage keynésien par excellence : insuffisance de la demande effective. Remède : politiques de relance budgétaire et/ou monétaire.

Chômage classique vs chômage keynésien

Chômage classique : le salaire réel est trop élevé par rapport au coût marginal de production (salaire > productivité marginale du travail). Remède : flexibilité salariale à la baisse. Chômage keynésien : insuffisance de la demande, même si les salaires sont flexibles — les entreprises n'embauchent pas car elles ne peuvent pas vendre davantage. Remède : stimulus de la demande agrégée.

§ 3 Théories du chômage

Théorie néoclassique : le marché du travail s'équilibre

Le marché du travail concurrentiel : la demande de travail ($L^d$) décroît avec le salaire réel $w/P$ (productivité marginale décroissante) ; l'offre de travail ($L^s$) croît avec $w/P$ (arbitrage loisir/travail). À l'équilibre $L^d = L^s$, le chômage est volontaire ou frictionnel. Le chômage involontaire résulte d'une rigidité : salaire minimum, syndicats, rigidités institutionnelles.

$$w^* = PM_L \cdot P \quad \Rightarrow \quad \text{équilibre de plein emploi}$$
Théorie des salaires d'efficience

Shapiro-Stiglitz (1984) : les employeurs paient des salaires supérieurs au salaire de marché pour inciter les travailleurs à fournir l'effort adéquat (éviter la shirking). À l'équilibre, il existe du chômage involontaire : la menace du chômage discipline les travailleurs. Le chômage est une "rente de discipline".

Modèle insider-outsider (Lindbeck & Snower, 1988)

Les insiders (travailleurs en poste) contrôlent le processus de négociation salariale et fixent les salaires au-dessus du niveau de marché, excluant les outsiders (chômeurs). Les coûts de rotation de la main-d'œuvre (formation, rotation) donnent aux insiders un pouvoir de marché. Implications : le chômage peut être persistant même après un choc temporaire (hystérèse).

Théorie de la recherche d'emploi (Diamond–Mortensen–Pissarides)

Prix Nobel 2010. Le modèle DMP formalise la rencontre entre chercheurs d'emploi et postes vacants via une fonction de matching :

$$M = m(U, V) = m_0 U^\alpha V^{1-\alpha}$$

$U$ = chômeurs, $V$ = postes vacants, $m_0$ = efficacité du marché. La tension du marché du travail $\theta = V/U$ est un indicateur clé : plus $\theta$ élevé, meilleure est l'économie pour les chercheurs d'emploi.

§ 4 Courbe de Phillips et arbitrage inflation-chômage

Courbe de Phillips originale (1958)

A.W. Phillips observe empiriquement sur données britanniques 1861–1957 une relation négative entre taux de chômage $u$ et taux de variation des salaires nominaux $\dot{w}$ :

$$\dot{w} = -\delta(u - u^*) + \pi^e$$

Interprétation politique : les gouvernements peuvent arbitrer entre inflation et chômage — stimuler l'économie au prix d'une inflation plus élevée.

Critique monétariste : taux de chômage naturel (Friedman, Phelps, 1968)

Friedman et Phelps introduisent les anticipations adaptatives. À long terme, la courbe de Phillips est verticale au taux naturel de chômage $u^*$ (NAIRU : Non-Accelerating Inflation Rate of Unemployment). Tout chômage inférieur à $u^*$ génère une inflation accélérée (les travailleurs révisent leurs anticipations). La politique de relance ne peut que provoquer une stagflation à long terme.

$$\pi = \pi^e - \alpha(u - u^*), \quad u^* = \text{NAIRU (structural)}$$
La courbe de Phillips depuis 2008 : aplatie ou morte ?

Depuis la grande récession, la courbe de Phillips semble très plate voire disparaître : aux États-Unis, le chômage est tombé à 3,5% sans que l'inflation ne décolle avant 2021. Explication possible : ancrage des anticipations par les banques centrales indépendantes, mondialisation déflationniste, monopsone sur le marché du travail. La résurgence inflationniste de 2021–2023 a relancé le débat.

§ 5 Politiques de l'emploi

Politiques passives
  • Allocations chômage (assurance et solidarité)
  • Préretraites
  • Réduction du temps de travail
  • Prise en charge médicale

Objectif : sécuriser les revenus, pas créer d'emplois.

Politiques actives
  • Formation professionnelle et reconversion
  • Aides à l'embauche, subventions salariales
  • Services publics de l'emploi (Pôle emploi → France Travail)
  • Contrats aidés (emplois d'avenir, PEC)
  • Incitations à la mobilité géographique
Flexisécurité — le modèle danois

Le modèle nordique combine un marché du travail flexible (facilité de licencier), une forte indemnisation chômage (jusqu'à 90% du salaire), et une obligation de formation et de retour à l'emploi rapide. Ce "triangle d'or" atteint de faibles taux de chômage structural (~5%) avec forte mobilité professionnelle. Exportabilité limitée : dépend d'une culture de confiance sociale et d'une fiscalité élevée.

Salaire minimum et emploi — le débat Card & Krueger

La théorie néoclassique prédit qu'un salaire minimum au-dessus du salaire d'équilibre détruit des emplois. Card & Krueger (1994) contredisent cela empiriquement : une hausse du salaire minimum dans le New Jersey n'a pas réduit l'emploi dans la restauration rapide (par rapport au New Jersey voisin non traité). Explication : monopsone sur le marché du bas de l'échelle — les employeurs ont un pouvoir de marché qui compriment les salaires. Card a reçu le Nobel 2021 pour cette contribution à l'économétrie naturelle.

§ 6 Chômage en France et en Europe

Évolution du chômage en France (1970–2024)

Le taux de chômage français est passé de ~2,5% en 1970 (plein emploi des Trente Glorieuses) à un pic de ~10,5% en 2015, avant de revenir à ~7% en 2024. Deux ruptures majeures : le premier choc pétrolier (1973) qui fait monter structurellement le chômage, et la crise de 2008. La France affiche historiquement un chômage supérieur à la moyenne européenne (~6,1% pour la zone euro en 2024) et inférieur aux pays du Sud mais supérieur à l'Allemagne (~2,8%).

Chômage des jeunes — une spécificité française

Le taux de chômage des 15–24 ans en France est chroniquement élevé (~16–17%), soit plus du double du taux global. Causes : dualisme du marché du travail (CDI protégés, CDD précaires), systèmes éducatifs peu articulés avec les besoins des entreprises, manque d'apprentissage. La réforme de l'apprentissage de 2018 a produit des résultats notables : le nombre d'apprentis a doublé pour dépasser 1 million.

PaysTaux chômage 2024Chômage jeunesModèle dominant
Allemagne~2,8%~5,9%Flexisécurité + apprentissage dual
France~7,3%~16%Dualisme + protection CDI
Espagne~11,5%~27%Forte dualisation, réformes en cours
Danemark~4,9%~11%Flexisécurité archétypale
États-Unis~3,9%~7%At-will employment, mobilité

§ 7 Transformation du marché du travail

Ubérisation et économie de plateforme

Les plateformes numériques (Uber, Deliveroo, Upwork, Malt) créent une nouvelle forme de travail : l'indépendant de plateforme. En France, ~2 millions de personnes travaillent via des plateformes. Enjeux : statut juridique (salarié ou indépendant ?), protection sociale, algorithmes de gestion. La Cour de cassation française a requalifié plusieurs chauffeurs Uber en salariés (2020).

Intelligence artificielle et emploi

Frey & Osborne (Oxford, 2013) estimaient que 47% des emplois américains étaient "à risque élevé d'automatisation". Des études ultérieures plus nuancées suggèrent que l'IA remplace des tâches plutôt que des emplois entiers, et crée de nouvelles occupations. Le paradoxe de Moravec : les ordinateurs excellent dans les tâches analytiques complexes mais peinent dans les tâches motrices simples des enfants. L'IA générative bouleverse ce schéma en menaçant désormais des emplois qualifiés (analyse, rédaction, codage).

Revenu universel de base (RUB)

Le revenu universel de base (RUB ou UBI) consiste à verser un revenu inconditionnel et régulier à tous les citoyens, quelle que soit leur situation. Expériences pilotes : Finlande (2017–2018, 560€/mois, 2 000 personnes), Kenya (GiveDirectly), Stockton CA. Résultats : bien-être amélioré, santé mentale, pas de désincitatif majeur au travail. Coût et financement restent les obstacles principaux.

§ 8 Chômage et inégalités

Chômage et inégalités sociales

Le chômage frappe inégalement : les ouvriers, les peu qualifiés, les jeunes, les populations issues de l'immigration, les habitants des zones rurales et des banlieues sont sur-représentés. En France, un cadre a 3 fois moins de risque de se retrouver au chômage qu'un ouvrier non qualifié. Les discriminations à l'embauche (origine, genre, âge, handicap) sont documentées par des tests de discrimination (testing de Cahuc, Carcillo, Zylberberg).

Coûts économiques et sociaux du chômage

La loi d'Okun (1962) établit une relation empirique entre l'écart de production et le taux de chômage :

$$\Delta u \approx -0.5 \times (g_{PIB} - g_{\text{potentiel}})$$

Un point de chômage supplémentaire coûte environ 2 points de PIB manqués. Au-delà de l'économique : le chômage long entraîne une dépréciation du capital humain (scarring effect), des effets négatifs sur la santé physique et mentale, la cohésion sociale et la participation citoyenne.

Chômage féminin et inégalités de genre

Les femmes font face à des défis spécifiques : charge domestique non rémunérée, discriminations salariales (écart de salaire non corrigé ~16% en France), plafond de verre, emplois à temps partiel subi davantage féminisés. La parentalité accentue les divergences : à l'arrivée d'un enfant, le salaire des mères baisse en moyenne de 10–15% en France (child penalty), tandis que celui des pères reste stable ou augmente légèrement.