Inégalités

§ 1 Mesure des inégalités

Coefficient de Gini

L'indice de Gini mesure la dispersion d'une distribution sur une échelle de 0 (égalité parfaite) à 1 (inégalité maximale). Géométriquement, c'est le rapport entre l'aire entre la courbe de Lorenz et la diagonale d'équirépartition, et l'aire totale du triangle sous la diagonale :

$$G = 1 - 2\int_0^1 L(x)\,dx = \frac{A}{A+B}$$

$L(x)$ = courbe de Lorenz (part de revenu cumulée des $x\%$ les plus pauvres).

Indicateurs alternatifs
IndicateurDéfinitionAvantage
Gini$G \in [0,1]$Standard, synthétique
Rapport S80/S20Revenu 20% riches / 20% pauvresIntuitif (ratio)
Top 10% / Bottom 50%Rapports de partsCapte les extrêmes
Indice de TheilEntropie de la distributionDécomposable par groupe
Atkinson ($\varepsilon$)Aversion à l'inégalité expliciteParamètre normatif
Palma ratioTop 10% / Bottom 40%Stable dans la "classe moyenne"
Limites des indicateurs standards

Le Gini est insensible aux transferts entre individus de même rang et masque les écarts aux extrêmes. Les données fiscales sous-estiment les revenus du capital (paradis fiscaux). La World Inequality Database (WID.world, Piketty, Chancel) combine données fiscales, enquêtes et comptes nationaux pour une mesure plus complète — incluant une estimation des revenus non déclarés.

§ 2 Inégalités de revenus — tendances mondiales

L'explosion des inégalités dans les pays riches (1980–2024)

Aux États-Unis, la part du top 1% dans les revenus avant impôts est passée de ~10% en 1980 à ~19% en 2022 (WID.world). La part du top 0,1% atteint ~10%. En France, la progression est plus modérée (7% → 12%) grâce au système redistributif. En Europe du Nord, la montée des inégalités est limitée par les institutions du marché du travail et l'État-providence.

Tendances mondiales : convergence ou divergence ?

Paradoxe apparent : les inégalités mondiales entre pays ont diminué (convergence Chine, Inde → revenus plus élevés), mais les inégalités à l'intérieur des pays ont augmenté dans la majorité des économies. Le coefficient de Gini mondial inter-individus (en parité de pouvoir d'achat) est passé de ~0.72 en 1988 à ~0.65 en 2021 — une baisse modérée, portée essentiellement par la réduction de la pauvreté extrême en Asie.

Le paradoxe de la "grande compression" puis de la "grande divergence"

1945–1975 ("Grande compression") : les inégalités reculent dans les pays riches — syndicats puissants, compression des salaires, fiscalité progressive, État-providence. 1980–2024 ("Grande divergence") : remontée aux États-Unis, Royaume-Uni, puis de nombreux pays OCDE — désindustrialisation, affaiblissement des syndicats, baisse des taux marginaux supérieurs d'imposition (70% → 37% aux USA), mondialisation, progrès technique biaisé (SBTC).

§ 3 Inégalités de patrimoine

Concentration extrême des patrimoines

Les inégalités de patrimoine sont toujours très supérieures aux inégalités de revenus. En France (2024) : le top 1% détient ~24% du patrimoine total, le top 10% ~55%, tandis que les 50% les plus pauvres ne détiennent que ~5%. Aux États-Unis : le top 1% détient ~38% du patrimoine, les 50% les plus pauvres ~3% (Federal Reserve). Le Gini du patrimoine est typiquement de 0.65–0.80, contre 0.30–0.45 pour les revenus.

La dynamique $r > g$ (Piketty, 2013)

Thomas Piketty (Le Capital au XXIe siècle) : lorsque le taux de rendement du capital $r$ excède le taux de croissance $g$, les patrimoines croissent mécaniquement plus vite que l'économie, accentuant les inégalités patrimoniales. Sur longue période historique, $r \approx 4-5\%$, $g \approx 1-2\%$ → inégalité patrimoniale croissante sauf en 1914–1980 (guerres, nationalisation, impôts élevés).

$$r > g \Rightarrow \frac{\dot{\beta}}{\beta} = r - g > 0 \quad (\beta = K/Y)$$
Héritage et mobilité sociale

La transmission intergénérationnelle du patrimoine renforce les inégalités. Chetty et al. (Opportunity Atlas, 2018) : un enfant né dans le quintile le plus pauvre aux États-Unis n'a que 7,5% de chances d'atteindre le quintile supérieur à l'âge adulte. La mobilité intergénérationnelle des revenus est bien plus faible aux États-Unis et au Royaume-Uni qu'en Scandinavie (courbe du Grand Gatsby : corrélation entre inégalités et faible mobilité).

§ 4 Théories explicatives

Progrès technique biaisé (SBTC — Skill-Biased Technical Change)

L'hypothèse du SBTC (Katz & Murphy, 1992) : la diffusion des technologies numériques augmente la productivité marginale des travailleurs qualifiés et réduit celle des travailleurs peu qualifiés, creusant le différentiel de salaires. La robotisation automatise les tâches routinières (col bleu et col blanc intermédiaire), polarisant le marché du travail : croissance de l'emploi très qualifié ET peu qualifié de service, déclin du milieu (middle-skill hollowing out).

Pouvoir de marché et rentes (Stiglitz, Philippon)

Joseph Stiglitz et Thomas Philippon (The Great Reversal, 2019) soutiennent que la montée des inégalités s'explique largement par la concentration du pouvoir de marché et l'extractivisme des rentes. Aux États-Unis, la montée en puissance des GAFAM et la consolidation industrielle (dérèglementation antitrust des années 1980) ont accru les profits des grandes firmes sans contrepartie en salaires ou investissement. Le ratio profits/VA est à un niveau historiquement élevé.

Décomposition de Bourguignon — inégalités entre et intra-groupes

L'indice de Theil se décompose additivement :

$$T = T_{\text{entre groupes}} + \sum_k s_k T_k^{\text{intra}}$$

Cette décomposition permet d'analyser la contribution des inégalités entre secteurs, régions, niveaux d'éducation. En France, les inégalités salariales intra-diplôme (entre personnes de même niveau d'études) ont plus augmenté que les inégalités inter-diplôme depuis 2000.

§ 5 Inégalités de genre

Écart salarial de genre

L'écart salarial brut entre femmes et hommes est de ~16% en France, ~18% dans l'UE, ~18% aux États-Unis (Eurostat 2023). Après contrôle des caractéristiques observables (secteur, poste, expérience, temps de travail), l'écart inexpliqué — attribuable à la discrimination — est de ~5–8%. La décomposition de Blinder-Oaxaca :

$$\bar{w}_H - \bar{w}_F = \underbrace{(\bar{X}_H - \bar{X}_F)'\hat\beta_H}_{\text{effet composition}} + \underbrace{\bar{X}_F'(\hat\beta_H - \hat\beta_F)}_{\text{effet discrimination}}$$
Child penalty (Kleven et al., 2019)

Kleven, Landais & Søgaard (données danoises) mesurent l'impact de l'arrivée d'un enfant sur les revenus de travail. Effet sur les femmes : -20% à long terme (carrière, promotions, salaire). Effet sur les hommes : proche de zéro. Ce child penalty explique la majeure partie de l'écart salarial de genre dans les pays développés et est universel mais d'intensité variable (faible en Suède, fort en Allemagne et France).

Ségrégation professionnelle et dévalorisation du travail féminin

La ségrégation horizontale (femmes concentrées dans certains secteurs : éducation, santé, social) et verticale (plafond de verre — sous-représentation aux postes de direction) expliquent une large part de l'écart salarial. Les secteurs à majorité féminine ont historiquement des salaires plus bas — même à niveau de compétences comparable. Claudia Goldin (Nobel 2023) : l'écart résiduel est lié au coût de la "flexibilité temporelle" dans les emplois à rémunération non linéaire.

§ 6 Inégalités des chances

Égalité des chances vs égalité des résultats

La distinction philosophique fondamentale (Rawls, Dworkin, Roemer) : les inégalités dues à l'effort individuel sont acceptables ; celles dues aux circonstances (famille, origine, lieu de naissance, genre) ne le sont pas — c'est l'injustice. La théorie de Rawls : les inégalités sont justes si et seulement si elles bénéficient aux plus défavorisés (principe de différence).

Déterminants des inégalités de chances

Les études empiriques (Chetty aux USA, Lefranc et al. en France) montrent que :

  • Le code postal prédit mieux que n'importe quelle autre variable la réussite sociale (mobilité géographique très faible)
  • La scolarité des parents est le prédicteur le plus fort de la scolarité des enfants
  • Les discriminations à l'embauche persistent (testing : une candidature avec un nom à consonance africaine reçoit 30–50% de moins de réponses à qualifications identiques en France, Duguet et al.)
  • L'importance des réseaux sociaux (capital social) dans l'accès aux postes
École et inégalités — la France

La France présente un paradoxe : un système éducatif public avec accès universel, mais parmi les plus inégalitaires de l'OCDE (PISA). Les résultats scolaires sont très fortement corrélés au milieu socio-économique (R² > 0.7 en France vs ~0.4 en Finlande). La ségrégation scolaire (privé/public, entre établissements publics selon le quartier) amplifie ces inégalités. La mixité sociale scolaire reste un défi non résolu malgré de nombreuses réformes.

§ 7 Redistribution et État-providence

Instruments de redistribution
InstrumentMécanismeEffet sur Gini
Impôt progressifTaux marginal croissant avec le revenu-4 à -8 pts (France)
Cotisations socialesFinancement protection socialeIndirect
Transferts monétairesPrestations (RSA, APL, allocations)-3 à -5 pts
Services en natureÉducation, santé, services publicsImportant mais difficile à chiffrer
Impôt sur les successionsTaxation transmission patrimonialeLimité si exonérations

En France, la redistribution réduit le Gini des revenus d'environ 15 points (de ~0.50 avant redistribution à ~0.30 après — Gini le plus faible de l'UE avec la Slovénie).

Impôt mondial sur le capital (Piketty)

Piketty propose un impôt progressif annuel sur le patrimoine net mondial (tous actifs confondus) pour contrer la dynamique $r > g$ :

$$\tau(\text{patrimoine}) = \begin{cases} 0\% & < 1\text{M€} \\ 1\% & 1-5\text{M€} \\ 2\% & > 5\text{M€} \end{cases}$$

Obstacles : mobilité internationale du capital (concurrence fiscale), résistance politique des détenteurs de patrimoine, difficultés de valorisation des actifs illiquides. Alternative partielle : Pilier 2 OCDE (impôt minimum mondial de 15% sur les profits, en vigueur 2024).

§ 8 Effets macroéconomiques des inégalités

Inégalités et croissance — un arbitrage ?

La vision libérale (Okun, "Equality and Efficiency : The Big Tradeoff") : les inégalités sont nécessaires pour stimuler l'effort et l'innovation — l'égalisation parfaite détruirait les incitations. Mais les études empiriques récentes (FMI, Ostry et al. 2014 ; OCDE, 2015) contredisent ce trade-off simple : une inégalité excessive nuit à la croissance par :

  • Sous-investissement en capital humain des ménages pauvres contraints
  • Sous-consommation agrégée (propension marginale à consommer des pauvres > riches)
  • Capture politique (oligarchie → politiques favorables aux riches, pas à la croissance)
  • Instabilité sociale et politique (montée des populismes)
Inégalités et crise financière (Rajan, 2010)

Raghuram Rajan (Fault Lines, 2010) : la montée des inégalités aux États-Unis a contribué à la crise de 2008. Les salaires de la classe moyenne stagnant, les ménages ont maintenu leur consommation par l'endettement (favorisé par une politique du logement laxiste — prêts subprime). Le sous-jacent politique : face à l'impossibilité de réformer le marché du travail, les gouvernements ont préféré faciliter l'accès au crédit — une solution temporaire et fragile.

Inégalités et démocratie

La corrélation entre inégalités économiques et affaiblissement démocratique est documentée (Gilens, Page 2014 : aux USA, les préférences des élites prédisent les politiques publiques, pas celles des citoyens ordinaires). Les inégalités extrêmes peuvent transformer une démocratie formelle en oligarchie. Le Nobel d'économie 2024 (Acemoglu, Johnson, Robinson) souligne précisément le rôle des institutions inclusives vs extractives dans la prospérité à long terme.