Économie verte & développement durable
Externalités, tarification carbone, transition énergétique, biodiversité — les fondements économiques du développement soutenable.
§ 1 Fondements théoriques de l'économie environnementale
Le rapport Brundtland (Notre avenir à tous, CMED, 1987) définit le développement durable comme "un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs." Trois piliers : économique (efficience), social (équité), environnemental (soutenabilité).
Soutenabilité faible (Solow, Hartwick) : il suffit de maintenir constant le capital total (naturel + physique + humain). La règle de Hartwick prescrit de réinvestir intégralement les rentes des ressources épuisables en capital reproductible — cela garantit une consommation constante.
Soutenabilité forte (Daly, Pearce) : le capital naturel ne peut être substitué par le capital physique au-delà de certains seuils — c'est la thèse du capital naturel critique. Certains services écosystémiques (climat stable, biodiversité) sont irremplaçables.
L'économie de l'environnement (courant néoclassique : Pigou, Coase) intègre l'environnement dans le cadre standard via les externalités et les prix. L'économie écologique (Daly, Costanza, Georgescu-Roegen) considère l'économie comme un sous-système de la biosphère, soumis aux lois de la thermodynamique : la décomposition de l'énergie (entropie) impose des limites physiques à la production économique.
Neuf limites physiques définissent l'espace opérationnel sûr pour l'humanité : changement climatique, intégrité de la biosphère, perturbation des cycles biogéochimiques (N, P), acidification des océans, usage de l'eau douce, changement d'usage des terres, appauvrissement de l'ozone, introduction de nouvelles entités (plastiques, produits chimiques), charge atmosphérique en aérosols. En 2024, 6 sur 9 limites sont franchies — dont la biosphère et le climat, les plus critiques.
§ 2 Externalités et tarification du carbone
Le coût social du carbone est la valeur actualisée des dommages futurs causés par l'émission d'une tonne supplémentaire de CO₂ aujourd'hui. Il doit servir de prix minimal pour toute politique climatique efficace. Les estimations varient considérablement selon le taux d'actualisation utilisé :
| Source | CSC ($/tCO₂) | Taux actualisation |
|---|---|---|
| Nordhaus (2017) | ~$37 | 5% (marché) |
| Stern (2006) | ~$85–250 | 1.4% (éthique) |
| EPA USA (2023) | ~$190 | 2.5% (révisé) |
| IPCC AR6 (2022) | >$200 | très variable |
Arthur Pigou (1920) : pour corriger une externalité négative (pollution), instaurer une taxe $t^*$ égale au coût marginal social à l'optimum social :
Pour le carbone : $t^* = \text{CSC}$. La taxe carbone est le mécanisme de tarification le plus simple et économiquement efficace. Elle internalise les externalités dans les prix et incite à l'innovation verte.
L'EU-ETS (Emissions Trading Scheme, 2005) est le principal marché mondial de carbone. Principe :
- L'autorité fixe un plafond (cap) d'émissions totales
- Des quotas (EU Allowances, EUA) sont distribués ou mis aux enchères
- Les entreprises échangent les quotas selon leurs besoins
- Le prix d'équilibre reflète le coût marginal d'abattement
Prix EUA (2024) : ~€60–70/tCO₂. Réforme 2023 : inclusion de l'aviation, maritime, bâtiment, transport (EU-ETS2 dès 2027), mécanisme d'ajustement carbone aux frontières (MACF).
La fuite carbone : si un pays taxe le carbone mais pas ses voisins, les productions à fortes émissions migrent hors du pays, annulant partiellement l'effort. Le mécanisme d'ajustement carbone aux frontières (MACF/CBAM) vise à y remédier en taxant les importations selon leur contenu carbone. L'effet rebond (Jevons, 1865) : les gains d'efficacité énergétique réduisent le coût d'usage, stimulant la consommation et annulant une partie des économies.
§ 3 Transition énergétique
| Source | Part mondiale | Tendance |
|---|---|---|
| Pétrole | ~31% | Stable/légère baisse |
| Charbon | ~27% | Baisse lente (pays riches), hausse (Asie) |
| Gaz naturel | ~23% | Croissante (transition) |
| Nucléaire | ~5% | Stable/légère hausse |
| Hydraulique | ~7% | Stable |
| Éolien + Solaire | ~7% | Croissance rapide (+25%/an) |
La loi de Wright (ou courbe d'expérience) : pour chaque doublement de la capacité installée cumulée, le coût unitaire baisse d'un pourcentage constant :
$b$ = taux de progression (learning rate). Pour le solaire PV : $b \approx 20\%$ (coût divisé par 5 tous les 8 doublings). Le LCOE (coût nivelé de l'énergie) du solaire est passé de ~$300/MWh en 2010 à ~$40/MWh en 2024 — moins cher que toutes les nouvelles centrales fossiles dans la majorité des régions.
Rapport Stern (2006) : le coût de l'inaction climatique est de 5–20% du PIB mondial chaque année, pour toujours. Le coût de la décarbonation : ~1–2% du PIB mondial sur 30 ans. L'économie du climat est le plus grand échec de marché de l'histoire (Stern). IPCC AR6 (2022) : sans action supplémentaire, +2,5–3°C d'ici 2100 avec des dommages irréversibles majeurs. Maintenir +1,5°C nécessite des émissions nettes nulles d'ici 2050.
§ 4 Biodiversité et services écosystémiques
Le Millenium Ecosystem Assessment (ONU, 2005) classe les services en quatre catégories :
- Approvisionnement : nourriture, eau douce, bois, fibres, médicaments
- Régulation : régulation du climat, des crues, de la qualité de l'eau, pollinisation
- Culture : valeur spirituelle, récréation, tourisme, éducation
- Soutien : formation des sols, cycle des nutriments, photosynthèse
Costanza et al. (1997, 2014) estiment la valeur totale des services écosystémiques à $125 000–145 000 milliards/an — soit 1,5× le PIB mondial. Ces valeurs orientent les politiques sans être des prix de marché réels.
Le rapport Dasgupta (The Economics of Biodiversity, UK Government, 2021) traite la biodiversité comme un stock de capital naturel qui génère des flux de services. La 6e extinction de masse en cours (taux d'extinction actuel : ~1000× le taux de fond naturel) représente une destruction massive de capital. Solution : inclure le capital naturel dans les comptes nationaux (comptabilité verte) et le PIB vert :
Les PSE sont des mécanismes de transfert financier vers les gardiens des écosystèmes (agriculteurs, communautés forestières) en échange de la fourniture de services environnementaux (carbone, eau, biodiversité). Exemples : REDD+ (Réduction des Émissions liées à la Déforestation), PES au Costa Rica (pionnier depuis 1997), Fonds de l'eau. Efficacité : les PSE peuvent être efficaces si la surveillance est robuste et si les droits de propriété sont clairs.
§ 5 Finance verte et ESG
Les obligations vertes sont des titres de dette dont les produits sont affectés à des projets environnementaux (énergies renouvelables, efficacité énergétique, transport propre, gestion de l'eau). Le marché mondial des green bonds a dépassé $500 milliards d'émissions annuelles en 2023. La France est pionnière (OAT verte de l'État français depuis 2017). Risque : greenwashing — la taxonomie verte de l'UE (2020) tente de standardiser les critères.
La Task Force on Climate-related Financial Disclosures (TCFD, 2017, Mark Carney) distingue :
- Risques physiques : dommages aux actifs (inondations, sécheresses, élévation du niveau marin)
- Risques de transition : actifs échoués (stranded assets) avec la décarbonation — réserves fossiles non exploitables, actifs polluants dépréciés
La Banque de France et la BCE intègrent depuis 2021 des stress tests climatiques dans la supervision bancaire. Les actifs échoués dans les secteurs fossiles pourraient représenter $1 000–4 000 milliards selon les scénarios.
§ 6 Gouvernance climatique mondiale
- CCNUCC (1992) : convention-cadre, principe des responsabilités communes mais différenciées (RCMD)
- Protocole de Kyoto (1997, en vigueur 2005) : objectifs contraignants pour pays Annexe I, 37 pays
- Accord de Paris (2015, 196 parties) : objectif +1,5/2°C, NDCs (contributions nationales), mécanismes de financement climatique (100 Md$/an)
- COP26 Glasgow (2021) : fins des financements publics au charbon, réduction méthane
- COP28 Dubaï (2023) : première mention explicite de la sortie des combustibles fossiles
L'atmosphère est un bien commun mondial : non excluable, rival. Sans accord international contraignant, chaque État est incité à sous-contribuer à la réduction des émissions (jeu du passager clandestin). La théorie des jeux prédit un équilibre de Nash sous-optimal. Les solutions :
- Accord global (Accord de Paris) + pression des pairs (name and shame)
- Clubs climatiques (Nordhaus) : coalitions de pays avec taxe carbone minimale + MACF sur les non-membres
- Gouvernance par Ostrom : normes sociales, réciprocité, surveillance communautaire
Les pays développés (20% de la population) représentent ~70% des émissions cumulées depuis 1850. Les pays les plus vulnérables (petites îles, Sahel, Bangladesh) ont le moins contribué au problème mais en souffrent le plus. La perte et préjudice (Loss and Damage) — compensation des dommages irréversibles — est reconnue à la COP27 (2022) avec la création d'un fonds spécifique. Finance climatique nord-sud : loin des 100 Md$/an promis en 2009 (atteints seulement en 2022, en partie avec des prêts plutôt que des dons).
§ 7 Décroissance et post-croissance
La décroissance n'est pas la croissance négative du PIB mais une réorientation délibérée de l'économie vers la réduction de la production et de la consommation dans les pays riches, en cohérence avec les limites planétaires. Tim Jackson (Prosperity Without Growth, 2009) : la croissance perpétuelle est impossible dans un monde fini, et la prospérité peut être atteinte sans elle via le bien-être, le soin, la culture.
Kate Raworth (Doughnut Economics, 2017) propose un cadre en "beignet" : un plancher social (12 dimensions : nourriture, eau, santé, égalité…) et un plafond écologique (9 limites planétaires). L'objectif économique est de se maintenir dans l'espace entre les deux — ni sous le plancher social, ni au-dessus du plafond écologique. La ville d'Amsterdam a adopté ce cadre comme référence officielle depuis 2020.
Le découplage absolu (croissance PIB + réduction absolue des émissions) est observé dans quelques pays riches (Suède, Royaume-Uni, Danemark) mais à un rythme insuffisant pour respecter les trajectoires 1,5°C. Les partisans de la croissance verte (Stern, OCDE) misent sur l'innovation et la tarification carbone. Les partisans de la décroissance (Hickel, Kallis) estiment que le découplage est trop lent et que seule la réduction de la production dans les secteurs polluants est compatible avec les objectifs climatiques.
§ 8 Économie circulaire
L'économie circulaire est un modèle économique conçu pour régénérer les ressources en maintenant les matériaux dans des cycles d'usage aussi longtemps que possible. Trois principes :
- Éliminer les déchets et la pollution dès la conception (éco-conception)
- Faire circuler les matériaux (réutilisation, réparation, recyclage, remanufacturing)
- Régénérer les systèmes naturels (agriculture régénératrice)
La hiérarchie des 5R (du plus vertueux au moins) : Refuser > Réduire > Réutiliser > Recycler > Récupérer. L'économie de la fonctionnalité (Walter Stahel) : vendre l'usage plutôt que la possession — Michelin vend des kilomètres parcourus, non des pneus ; Rolls-Royce vend des heures de vol, non des moteurs. Cela crée une incitation forte à la durabilité et à la maintenance.
Ellen MacArthur Foundation (2015) : l'économie circulaire représente une opportunité annuelle de $1 000 milliards en Europe d'ici 2030 (économies de matières, nouvelles activités de services). L'ADEME estime pour la France un potentiel de 0,5% du PIB. Limites : recyclage énergétiquement coûteux, qualité dégradée des matières recyclées, complexité des filières, manque de marché secondaire structuré pour de nombreux matériaux.
- Électronique : réemploi, reconditionnement (marché en forte croissance), loi AGEC (2020) en France — indice de réparabilité obligatoire
- Textile : la mode représente ~10% des émissions mondiales de CO₂. Fast fashion vs slow fashion. Économie de seconde main (Vinted, Le Bon Coin)
- Construction : le bâtiment est responsable de 30–40% de la consommation de matières. Rénovation vs démolition, réemploi des matériaux de construction
- Alimentation : 1/3 de la nourriture produite est gaspillée. Compostage, valorisation des invendus