Système monétaire int.

§ 1 L'étalon-or (1870–1914)

Définition et fonctionnement

Sous l'étalon-or, chaque devise nationale est définie par une parité fixe en or. La Banque d'Angleterre fixe la livre sterling à 7,32 grammes d'or depuis 1717 (Newton). Autres pays : Allemagne (Reichsmark, 1871), France (Franc germinal, 1803), États-Unis (Dollar, 1879). Mécanisme de rééquilibrage automatique : le mécanisme prix-flux d'espèces de David Hume.

Mécanisme prix-flux d'espèces (Hume, 1752)

Pays déficitaire → sortie d'or → contraction de la masse monétaire → baisse des prix → compétitivité retrouvée → retour à l'équilibre. Pays excédentaire : le mécanisme inverse. Sous l'étalon-or, les déséquilibres extérieurs se corrigent automatiquement par les prix et non par les taux de change.

$$\text{Déficit} \Rightarrow \downarrow \text{Or} \Rightarrow \downarrow M \Rightarrow \downarrow P \Rightarrow \uparrow \text{Compétitivité} \Rightarrow \uparrow \text{Solde}$$
Limites et effondrement (1914–1944)

La 1ère Guerre mondiale suspend l'étalon-or : les belligérants financent l'effort de guerre par émission monétaire (rupture de la convertibilité). Les tentatives de restauration de l'entre-deux-guerres (étalon de change-or, parités de retour surévaluées — cas de la livre sterling en 1925) échouent. La Grande Dépression (1929–1933) entraîne une cascade de dévaluations compétitives (beggar-thy-neighbor) et l'effondrement du commerce mondial.

Règle d'or vs règle de Bagehot

Sous l'étalon-or, la Banque centrale ne peut pas être librement prêteur en dernier ressort (Bagehot) sans risquer de vider ses réserves d'or. Ce conflit entre discipline monétaire et stabilité financière est une faiblesse fondamentale du système. Eichengreen (Golden Fetters, 1992) : l'abandon de l'étalon-or, en libérant la politique monétaire, a été une condition du redressement économique dans les années 1930.

§ 2 Bretton Woods (1944–1971)

Architecture de Bretton Woods

Conférence de Bretton Woods (juillet 1944, 44 pays). Accord Keynes-White : système d'étalon de change-dollar. Principes :

  • Le dollar est converti en or à $35/once pour les banques centrales étrangères
  • Toutes les autres devises ont des parités fixes par rapport au dollar (±1% de marge)
  • Création du FMI (stabilisation) et de la Banque mondiale (reconstruction/développement)
  • Dévaluations de grande ampleur possibles avec accord du FMI (correction des "déséquilibres fondamentaux")
Débat Keynes vs White

Keynes propose le Bancor : une monnaie internationale supranationale gérée par une chambre de compensation internationale (ICU — International Clearing Union), avec des pénalités symétriques sur les pays excédentaires et déficitaires. White (USA) impose le dollar comme monnaie pivot. Ce choix reflète la puissance américaine en 1944 (66% des réserves d'or mondiales) mais intègre un déséquilibre fondamental : l'offre de liquidités mondiales dépend du déficit américain.

Dilemme de Triffin (1960)

Robert Triffin : le système de Bretton Woods est intrinsèquement contradictoire. Pour fournir des liquidités mondiales, les USA doivent être en déficit de balance des paiements (exportation de dollars). Mais ces déficits accumulent des créances étrangères sur les USA et érodent la confiance dans la convertibilité dollar-or. À terme, l'encours de dollars détenus à l'étranger dépasse les réserves d'or américaines → crise de confiance.

Effondrement du système (1971–1973)

Août 1971 : Nixon suspend la convertibilité dollar-or (Nixon Shock). Décembre 1971 : Accords Smithsoniens (dévaluation du dollar, élargissement des marges à ±2,25%). Mars 1973 : flottement généralisé des principales monnaies. Le SMI entre dans une ère de changes flottants.

§ 3 Régimes de change

Taxonomie des régimes de change
RégimeFlexibilitéExemplesAvantage principal
Caisse d'émissionFixité absolueHong Kong ($HKD), Argentine 1991–2001Crédibilité maximale
DollarisationAucuneÉquateur, Panama, El SalvadorPas de risque de change
Parité fixeNulle (±1%)Arabie Saoudite (SAR/$), Danemark (DKK/€)Stabilité, ancrage
Bandes de fluctuationLimitéeMécanisme de change européen (MCE II)Flexibilité contrôlée
Glissement contrôléProgressiveChine (CNY, géré)Compétitivité gérée
Flottement administréLargeInde, Turquie, BrésilSouplesse
Flottement libreTotaleEUR, USD, GBP, JPY, CHFAjustement automatique
Triangle d'incompatibilité de Mundell (1963)

Il est impossible de réaliser simultanément les trois objectifs :

$$\text{Taux de change fixe} + \text{Mobilité parfaite des capitaux} + \text{Politique monétaire autonome}$$

Un pays ne peut en choisir que deux. La zone euro a choisi taux de change fixe + libre circulation des capitaux → abandon de la politique monétaire nationale (BCE commune). La Chine a maintenu (partiellement) politique monétaire autonome + taux semi-fixe → contrôles des capitaux.

Parité des taux d'intérêt (PTI)
$$i = i^* + \underbrace{(E^e - E)/E}_{\text{dépréciation anticipée}} + \rho \quad \text{(PTI couverte et non couverte)}$$

$\rho$ = prime de risque de change. La PTI non couverte dit que les investisseurs sont indifférents entre placements nationaux et étrangers une fois l'anticipation de change prise en compte. Empiriquement : la PTI est une bonne approximation à long terme mais échoue à court terme (forward premium puzzle).

§ 4 FMI — rôle et évolution

Missions du FMI

Créé en 1944, le FMI compte 190 membres. Missions :

  • Surveillance : consultations annuelles Article IV, perspectives économiques mondiales
  • Assistance financière : prêts aux pays en difficulté de balance des paiements
  • Assistance technique : renforcement des capacités institutionnelles

Ressources : ~700 Md DTS (Droits de Tirage Spéciaux). Quote-parts des membres = proportion de voix + accès aux ressources. Les USA : 17,4% des quotes-parts → droit de veto effectif (les décisions importantes nécessitent 85%).

Droits de Tirage Spéciaux (DTS)

Les DTS sont une monnaie de réserve internationale créée par le FMI en 1969 pour compléter les réserves officielles. La valeur du DTS est calculée sur un panier de monnaies (depuis 2016) :

$$1\text{ DTS} \approx 0.583 \,\$ + 0.386 \,€ + 0.085 \,£ + 11.9 \,¥ + 1.017 \,\text{CNY}$$

L'inclusion du Renminbi en 2016 reflète la montée en puissance économique de la Chine. En août 2021, le FMI a alloué 650 Md DTS (~$650 Md) pour répondre aux effets du COVID-19.

Critiques des programmes d'ajustement du FMI

Le "consensus de Washington" (Williamson, 1990) préconise pour les pays aidés : discipline budgétaire, réorientation des dépenses, réforme fiscale, taux de change compétitifs, libéralisation commerciale, IDE, privatisations, déréglementation, droits de propriété. Joseph Stiglitz (La Grande Désillusion, 2002) critique ces conditionnalités comme procycliques et socialement destructrices. Les programmes du FMI en Asie (1997) et Grèce (2010) ont été particulièrement controversés.

§ 5 Hégémonie du dollar

Le dollar comme monnaie de réserve mondiale

En 2024, le dollar représente :

  • ~59% des réserves de change mondiales (FMI, en baisse depuis les années 2000)
  • ~88% d'un côté des transactions sur le marché des changes (BRI)
  • ~50% de la facturation du commerce mondial
  • ~60% des dettes libellées en devises étrangères
  • Monnaie de référence pour les marchés des matières premières (pétrole = "pétrodollar")
Le "privilège exorbitant" (de Gaulle/Giscard d'Estaing, 1965)

La domination du dollar confère aux États-Unis un privilège exorbitant : ils peuvent financer leur déficit courant chronique en émettant de la monnaie acceptée mondialement. Barry Eichengreen (Exorbitant Privilege, 2011) quantifie cet avantage : environ 0,5–1% du PIB américain par an en taux d'intérêt plus bas sur la dette publique et les emprunts du secteur privé.

Dollar weaponization — le dollar comme outil géopolitique

Depuis 2001, les États-Unis utilisent le système financier dollarisé comme arme géopolitique : sanctions financières (gel d'actifs, exclusion du système SWIFT), sanction secondaires (pénaliser les banques étrangères traitant avec des pays sanctionnés). Impacts : Iran, Russie (2022 : gel de $300 Md de réserves), Cuba, Venezuela. Ces pratiques accélèrent la dédollarisation partielle : Inde règle avec la Russie en roupies, Brésil en yuans avec la Chine, accord ASEAN en devises locales.

§ 6 L'euro et la zone euro

Construction de l'Union monétaire européenne
  • 1979 : Système monétaire européen (SME), parités fixes avec marges de fluctuation (±2,25%)
  • 1992 : Traité de Maastricht — critères de convergence pour rejoindre l'UEM
  • 1999 : Naissance de l'euro (11 pays), taux de change irrévocablement fixés
  • 2002 : Mise en circulation des billets et pièces en euros
  • 2024 : 20 pays membres de la zone euro
Zone monétaire optimale (Mundell, 1961)

Une ZMO est une zone géographique dans laquelle une monnaie unique est optimale. Conditions de Mundell :

  • Mobilité des facteurs : travail et capital se déplacent facilement entre pays
  • Ouverture économique : forte intégration commerciale entre pays membres
  • Chocs symétriques : les perturbations affectent tous les membres de façon similaire
  • Mécanismes de compensation : transferts budgétaires ou flexibilité des prix/salaires

La zone euro ne satisfait que partiellement ces conditions : mobilité du travail limitée, hétérogénéité des structures économiques, budget fédéral quasi inexistant (<1% du PIB de l'UE).

Crise de la zone euro (2010–2012) et réformes

La crise révèle les lacunes de l'architecture de l'euro : pas de prêteur en dernier ressort souverain, pas d'union bancaire, pas d'union budgétaire. Réponses :

  • Mécanisme européen de stabilité (MES, 2012) : 700 Md€ de capacité de prêt
  • Union bancaire : MSU (supervision), MRU (résolution) — FGDS européen encore incomplet
  • OMT (Outright Monetary Transactions, BCE) : "whatever it takes" (Draghi, juillet 2012)
  • NextGenerationEU (750 Md€, 2021) : première vraie mutualisation budgétaire

§ 7 CBDC et monnaies numériques

CBDC — Monnaie numérique de banque centrale

Une CBDC (Central Bank Digital Currency) est une monnaie numérique émise et garantie par une banque centrale — l'équivalent numérique des billets. À distinguer des cryptomonnaies (décentralisées, sans émetteur) et des stablecoins (privés, adossés à des actifs).

  • Wholesale CBDC : réservée aux institutions financières (règlement interbancaire)
  • Retail CBDC : accessible au grand public (paiements quotidiens)
État d'avancement mondial (2024)
ZoneCBDCStatut
Chinee-CNY (yuan numérique)Pilote avancé, ~260 M utilisateurs
Indee-₹ (Digital Rupee)Pilote en cours
Zone euroEuro numériquePhase de préparation (décision 2025)
États-UnisDigital DollarRecherche, pas de décision
BahamasSand DollarOpérationnel depuis 2020
Nigeriae-NairaLancé 2021, adoption faible
Enjeux et risques des CBDC

Avantages : inclusion financière, paiements transfrontaliers plus rapides et moins chers, lutte contre le blanchiment, politique monétaire plus précise (taux d'intérêt négatifs sans trappe aux billets). Risques : désintermédiation bancaire (les dépôts migrent de la banque vers la BC en crise), surveillance des paiements (vie privée), cyberrisques, fragmentation du SMI si les CBDC facilitent la dédollarisation.

§ 8 Réformes et SMI multipolaire

Vers un système multipolaire ?

La part du dollar dans les réserves mondiales est passée de ~70% en 2000 à ~59% en 2024. Le yuan/renminbi monte (3% des réserves mondiales), l'euro reste à ~20%. Des alternatives se développent : BRICS Pay, accord de commerce en monnaies locales (Inde-Russie, Chine-Asie du Sud-Est, Chine-OPEP). Un SMI multipolaire dollar-euro-yuan est envisageable à horizon 2030–2040 — mais le dollar conserve des avantages structurels (profondeur des marchés financiers américains, liquidité, confiance institutionnelle).

Clubs climatiques et réforme du FMI

La réforme des quotes-parts du FMI (accordée en 2023, en attente de ratification) renforce le poids des pays émergents (+3.5 points pour les pays en développement). La Chine devient le 3e actionnaire. La question du rôle du FMI dans le financement climatique est croissante : Fonds pour la Résilience et la Durabilité (RST, 2022), élargissement des DTS alloués aux pays vulnérables. Certains économistes (Stiglitz, Ocampo) proposent une réforme radicale vers un "G20 des banques centrales" gérant conjointement les DTS comme substitut au dollar.

L'instabilité inhérente du SMI — le problème de Kindleberger

Charles Kindleberger (Manias, Panics, and Crashes, 1978) : la stabilité du SMI requiert un hégémon stabilisateur (hegemon) qui joue le rôle de prêteur en dernier ressort mondial, maintient des marchés ouverts en récession, et fournit des liquidités en crise. Le Royaume-Uni a joué ce rôle jusqu'en 1914, les USA depuis 1945 (partiellement). Un SMI multipolaire sans hégémon clair risque d'être intrinsèquement instable.