Bollywood

§ 1 Définition et périmètre

Bollywood, première industrie mondiale en volume

« Bollywood » désigne strictement l'industrie cinématographique de langue hindi basée à Mumbai — mot-valise formé de Bombay (ancien nom de la ville) et Hollywood, popularisé dans les années 1970. Avec ~1 500 à 2 000 films par an (tous langues confondues), l'Inde est le plus grand producteur cinématographique au monde en volume (hors Corée du Sud), loin devant les États-Unis. Le cinéma indien vend ~3 milliards de billets/an (contre ~1,2 Md pour Hollywood), pour un CA plus modeste (~2,7 Md$) à cause des prix du ticket. Bollywood représente la part « hindi » de cette industrie (environ 40 % des revenus) — le cinéma indien dans son ensemble est beaucoup plus vaste (voir § 6).

§ 2 Histoire : de Phalke à Shahrukh

De 1913 au parlant

Raja Harishchandra (Dadasaheb Phalke, 1913) est considéré comme le premier long-métrage indien. Alam Ara (Ardeshir Irani, 1931) : premier film parlant indien, 7 chansons dès le départ — la musique sera inscrite dans l'ADN du cinéma hindi.

Âge d'or (1940s-1960s)

Guru Dutt (Pyaasa 1957), Raj Kapoor (Awaara 1951 — triomphe en URSS), Mehboob Khan (Mother India 1957 — nommé aux Oscars), Bimal Roy. Films sociaux, humanisme nehruvien, grandes actrices Nargis, Madhubala. Mughal-e-Azam (K. Asif, 1960) fresque somptueuse. Musique : Lata Mangeshkar, Mohammed Rafi, Kishore Kumar — playback singers dont les voix doublent les stars.

De l'Angry Young Man au SRK global

Amitabh Bachchan devient la méga-star des années 1970-80 avec Sholay (1975, plus grand succès du cinéma indien, toujours référence) puis Zanjeer, Deewar — archétype de l'« Angry Young Man » face aux injustices. Années 1990 : mondialisation, NRI (Non-Resident Indians), émergence de Shahrukh Khan (SRK) (Dilwale Dulhania Le Jayenge 1995, toujours à l'affiche en 2024 à Mumbai après 29 ans !), Aamir Khan (Lagaan 2001 nommé Oscars ; 3 Idiots 2009, blockbuster mondial), Salman Khan, Hrithik Roshan, Ranbir Kapoor. Années 2020 : Pathaan (2023, SRK), Jawan (2023), Pushpa 2 (2024, telugu, record), concurrence OTT Netflix/Prime.

§ 3 Le film masala : les caractéristiques

Masala movie : tout dans un seul film

Masala signifie « mélange d'épices ». Le film masala combine dans un même long-métrage : romance, drame familial, comédie, action, musique et danse, souvent patriotisme ou morale. Durée : 2h30 à 3h30 avec intermission obligatoire (1 min 30 en milieu de film). Public familial : on va voir un film en famille élargie, plusieurs fois, pour la fête collective. Esthétique colorée, costumes somptueux, décors exubérants, héros hyperboliques, méchants caricaturaux, valeurs conservatrices (honneur de la famille, piété, fidélité).

Au-delà du cliché

Bollywood ne se résume pas à la danse. On y trouve aussi : films sociaux (Chak De! India 2007, hockey féminin), biopics historiques (Padmaavat 2018), thrillers politiques (Special 26), films de guerre (Uri 2019), drames intimistes (Piku 2015, Queen 2014). Cinéma indépendant hindi : Anurag Kashyap (Gangs of Wasseypur 2012), Zoya Akhtar, Vishal Bhardwaj.

§ 4 Stars et studios

Les trois Khan et la nouvelle génération
StarNéeFilms clés
Amitabh Bachchan1942Sholay (1975), Zanjeer, Don, Paa — « Big B », icône intergénérationnelle
Shahrukh Khan (SRK)1965DDLJ (1995), Om Shanti Om, Chennai Express, Pathaan (2023), Jawan (2023)
Aamir Khan1965Lagaan (2001), 3 Idiots (2009), PK (2014), Dangal (2016 — record en Chine)
Salman Khan1965Hum Aapke Hain Koun (1994), Bajrangi Bhaijaan, franchise Dabangg, Tiger
Hrithik Roshan1974Kaho Naa… Pyaar Hai, Krrish, War, Fighter (2024)
Ranbir Kapoor1982Rockstar, Barfi!, Sanju, Animal (2023)
Deepika Padukone1986Om Shanti Om, Bajirao Mastani, Padmaavat, Pathaan, Fighter
Alia Bhatt1993Highway, Raazi, Gangubai Kathiawadi, Heart of Stone (Netflix)
Studios et bannières

Yash Raj Films (YRF) — fondé 1970, quasi-monopole du romantique familial, DDLJ, franchise Tiger. Dharma Productions (Karan Johar). Red Chillies Entertainment (SRK). Reliance Entertainment, Excel Entertainment, T-Series (musique). Filmfare Awards (depuis 1954) = « Oscars indiens ». National Film Awards = prix d'État, prestigieux.

§ 5 La musique, cœur du film

Le playback et les compositeurs-géants

Un film hindi sans chansons est une rareté. 6 à 10 chansons en moyenne, entrelacées à l'intrigue. Les acteurs ne chantent pas : ce sont les playback singers qui enregistrent en studio — le public connaît la voix avant le visage. Lata Mangeshkar (1929-2022) a chanté ~30 000 chansons en 7 décennies — une des voix les plus enregistrées au monde, Bharat Ratna (plus haute distinction civile indienne). Sa sœur Asha Bhosle (née 1933) égale record. Hommes : Mohammed Rafi, Kishore Kumar, Mukesh. Compositeurs : R. D. Burman (« Pancham »), A. R. Rahman (double Oscar Slumdog Millionaire 2009 + 2 Grammys), Shankar-Ehsaan-Loy, Vishal-Shekhar, Pritam.

Danse, spectacle, hymne

Chorégraphies à grand déploiement (item number = numéro dansé spectaculaire, souvent avec une guest-star). Chorégraphes légendaires : Saroj Khan, Farah Khan, Prabhu Deva. La musique de films porte la pop indienne : elle dépasse les ventes d'albums classiques. Diffusion mondiale via diaspora (300 M NRI), Netflix, YouTube (les clips de films cumulent milliards de vues).

§ 6 L'Inde des cinémas régionaux

Bollywood n'est qu'une partie de l'iceberg

L'Inde produit dans plus de 20 langues. Les grands « bois » indiens :

  • Tollywood (telugu — Hyderabad) : RRR de SS Rajamouli (2022, Oscar meilleure chanson pour « Naatu Naatu »), Baahubali, Pushpa 2 (2024, plus gros succès indien de l'année)
  • Kollywood (tamoul — Chennai) : Rajinikanth (star culte), Kamal Haasan, Mani Ratnam (Ponniyin Selvan)
  • Sandalwood (kannada — Bangalore) : KGF 1 et 2, Kantara (2022)
  • Mollywood (malayalam — Kerala) : cinéma d'auteur mondial, Adoor Gopalakrishnan
  • Tollywood bengali (Kolkata, ≠ telugu) : Satyajit Ray (Oscar d'honneur 1992, Pather Panchali 1955), Mrinal Sen
  • Marathi, pendjabi, gujarati, oriya, assamais : industries régionales actives

Tendance pan-Indian films depuis 2015 : films produits dans une langue du sud mais doublés et sortis dans tout le pays (Baahubali, KGF, RRR, Pushpa) — challengeant l'hégémonie hindi de Bollywood.

§ 7 Enjeux contemporains

Défis actuels
  • Concurrence du Sud : Tollywood et Kollywood éclipsent Bollywood en revenus depuis 2022 (RRR, KGF 2, Pushpa 2 dépassent les films hindi)
  • Plateformes OTT : Netflix, Amazon Prime, Disney+ Hotstar bouleversent le modèle, production de séries indiennes massive
  • Politique hindoue-nationaliste : films ouvertement pro-BJP ou anti-pakistanais, tension idéologique sous Modi — pression sur le secteur (The Kashmir Files 2022 controversé)
  • #MeToo et clans : dénonciation du népotisme Bollywood (clans Kapoor, Khan, Johar), scandales harcèlement (Tanushree Dutta vs Nana Patekar 2018)
  • Succès internationaux : Oscar 2023 pour « Naatu Naatu » (RRR), reconnaissance critique accrue (All We Imagine as Light Cannes 2024 de Payal Kapadia)
  • Crise post-Covid : 2021-2022 catastrophiques, reprise inégale, redéfinition du marché cinéma-OTT
  • Marché chinois : Dangal (Aamir Khan) a fait 200 M$ en Chine en 2017 — tensions sino-indiennes ont freiné depuis
  • IA et deepfake : Bachchan, SRK en tête des scandales de deepfake publicitaires 2023-2024, législation en discussion
Un cinéma monde

Phénomène culturel d'ampleur planétaire, Bollywood est avec Hollywood et la K-wave l'une des trois grandes matrices exportatrices du cinéma mondial. Il propose un modèle unique — fusion de genres, importance de la musique, durée longue, fête collective — qui perdure face aux standards occidentaux. Son avenir se joue sur sa capacité à intégrer la concurrence du Sud indien, les plateformes, le contexte politique tendu, tout en restant fidèle à l'exigence qui a fait son succès : entertainer en famille, pendant trois heures, avec des chansons.