Hollywood

§ 1 Hollywood : un lieu et un mythe

Quartier, industrie, marque mondiale

Hollywood désigne à la fois un quartier de Los Angeles (Californie) — fondé en 1887, annexé en 1910 — et l'industrie cinématographique américaine qui s'y est implantée à partir de 1910 puis a rayonné mondialement. Par extension, « Hollywood » désigne le star system, le modèle narratif classique du cinéma populaire, et la première puissance culturelle mondiale du XXe siècle. Le célèbre panneau « HOLLYWOOD » sur les collines (1923, à l'origine « HOLLYWOODLAND » pour une promotion immobilière) est devenu un symbole planétaire. L'industrie hollywoodienne, centrée sur six studios historiques, domine encore le cinéma mondial en revenus (~35 Md$ box-office global annuel avant Covid) et en distribution internationale, même si elle est désormais concurrencée par le streaming, la Chine, l'Inde et la Corée.

§ 2 Histoire : de Griffith aux GAFAM

L'exode californien (1908-1915)

Fin XIXe : cinéma naissant concentré à la côte Est (New Jersey, New York) autour du Motion Picture Patents Company (« Edison Trust »), qui impose des royalties. Les producteurs indépendants fuient vers la Californie — soleil abondant, paysages variés, main-d'œuvre moins chère, proximité du Mexique pour échapper aux mandataires du Trust. Premiers tournages à Hollywood en 1910-1911. Le Trust est démantelé en 1915 (arrêt antitrust). D. W. Griffith tourne Naissance d'une nation (1915, Los Angeles). Fondations des futurs studios : Universal 1912 (Carl Laemmle), Paramount 1912, Fox 1915, Warner Bros. 1923, MGM 1924 (fusion), Columbia 1924, RKO 1928, United Artists 1919 (Chaplin, Pickford, Fairbanks, Griffith).

Âge d'or (1930-1948)

Système des studios à leur apogée : chaque major produit 50-60 films/an, possède ses salles, ses stars sous contrat exclusif (studio system). Code Hays (1934-1968) : autocensure morale stricte (pas de sexe, violence, critique religieuse). Passage au parlant (1927), technicolor (1939 — Autant en emporte le vent, Magicien d'Oz). Chasse aux sorcières McCarthy (1947-1960) : blacklist des scénaristes et acteurs jugés communistes (Dalton Trumbo, les « Dix de Hollywood »). Décret Paramount (1948, Cour suprême) : oblige les studios à séparer production et exploitation de salles — début du déclin du système. Arrivée massive de la télévision dans les années 1950 : Hollywood invente le Cinémascope, le Technicolor, le 3D de réplique.

New Hollywood, blockbuster (1967-1990)

Crise des années 1960 : les studios sont moribondes. New Hollywood (1967-1980) : jeune génération formée aux écoles de cinéma (UCLA, NYU) prend le pouvoir — Bonnie and Clyde (1967), Easy Rider (1969), puis Coppola (Le Parrain 1972), Scorsese (Taxi Driver 1976), Altman, Friedkin, Polanski, Spielberg, Lucas, Malick. Blockbuster : Les Dents de la mer (Spielberg 1975), Star Wars (Lucas 1977) inventent le modèle économique dominant — effets spéciaux, marketing massif, sortie estivale, merchandising. Années 1980 : triomphe Reagan-Spielberg (E.T., Indiana Jones, Retour vers le futur).

Concentration et streaming (1990-auj.)

Années 1990-2000 : concentration — les majors sont absorbés par des conglomérats (Disney, Viacom, News Corp). Disney achète Pixar (2006, 7,4 Md$), Marvel (2009, 4 Md$), Lucasfilm (2012, 4 Md$), 21st Century Fox (2019, 71 Md$). Netflix lance la fiction originale (House of Cards 2013), Amazon Prime, Disney+ (2019), Apple TV+, HBO Max, Peacock, Paramount+. Grèves WGA-SAG 2023 (148 jours, plus long arrêt depuis 1960). Oppenheimer (Nolan, 2024) — triomphe critique et commercial (+1 Md$) rappelle la puissance du cinéma de salle. Crise Marvel (2023-2024, échecs successifs). IA générative (Sora 2024) menaces et promesses.

§ 3 Les Big Five et leur évolution

Aujourd'hui : cinq majors
StudioPropriétaireFranchises / hits
Warner Bros. PicturesWarner Bros. Discovery (2022)Harry Potter, Batman, Barbie (2023), Dune
Walt Disney PicturesThe Walt Disney CompanyMarvel, Star Wars, Pixar, Disney animation, Fox
Universal PicturesComcast / NBCUniversalFast & Furious, Despicable Me, Oppenheimer
Paramount PicturesParamount Global (Skydance 2024)Mission: Impossible, Top Gun, Transformers
Sony PicturesSony Group (Japon)Spider-Man, James Bond (avec MGM), Jumanji

Anciennes majors tombées : RKO (fermé 1957), United Artists (absorbé). MGM racheté par Amazon en 2022 (8,5 Md$) — décadence de la mythique major d'Autant en emporte le vent. Lionsgate, A24 (indie de prestige — Moonlight, Everything Everywhere), Netflix et Amazon produisent désormais comme des studios.

§ 4 Grandes ères d'Hollywood

Chronologie
  • Pionniers (1908-1927) : conquête californienne, muet — Griffith, DeMille, Chaplin, Pickford
  • Âge classique (1927-1948) : parlant, Technicolor, studio system verrouillé, Code Hays — Casablanca, Autant en emporte le vent, Citizen Kane
  • Film noir (1940-1958) : Bogart, Lauren Bacall, Le Faucon maltais, Double Indemnity
  • Âge d'or de la comédie musicale (1933-1958) : Astaire-Rogers, Gene Kelly, Chantons sous la pluie
  • Péplum et épopée (1950s) : Ben-Hur, Les Dix Commandements, Spartacus
  • New Hollywood (1967-1980) : renouvellement par jeunes auteurs — Scorsese, Coppola, Altman
  • Blockbuster (1975-...) : Spielberg, Lucas, haute technologie, marketing
  • Indie de prestige (1990s) : Miramax-Weinstein (avant scandale), Sundance — Tarantino, Soderbergh, les Coen
  • Super-héros (2008-2023) : Marvel Cinematic Universe (Iron Man 2008 à Avengers Endgame 2019 — 22 films), DC, saturation puis crise
  • Streaming wars (2019-...) : Disney+, Netflix, Apple TV+ — bouleversement complet

§ 5 Star system hier et aujourd'hui

Icônes par décennie
  • Muet : Mary Pickford, Charlie Chaplin, Rudolph Valentino, Douglas Fairbanks, Lillian Gish, Greta Garbo (1926+)
  • Années 30-40 : Clark Gable, Humphrey Bogart, Cary Grant, Bette Davis, Joan Crawford, Katharine Hepburn, James Stewart, Judy Garland
  • Années 50 : Marilyn Monroe, Audrey Hepburn, Elizabeth Taylor, Marlon Brando, James Dean, Grace Kelly, Paul Newman, Doris Day
  • Années 60-70 : Steve McQueen, Jane Fonda, Dustin Hoffman, Al Pacino, Robert De Niro, Faye Dunaway, Jack Nicholson, Warren Beatty
  • Années 80-90 : Harrison Ford, Meryl Streep, Tom Hanks, Tom Cruise, Julia Roberts, Denzel Washington, Robert De Niro, Arnold Schwarzenegger, Sylvester Stallone
  • Années 2000 : Leonardo DiCaprio, Brad Pitt, Angelina Jolie, Johnny Depp, Will Smith, Nicole Kidman, Matt Damon, Ben Affleck
  • Années 2010-2020 : Robert Downey Jr., Scarlett Johansson, Jennifer Lawrence, Chris Evans/Hemsworth/Pratt, Margot Robbie, Zendaya, Timothée Chalamet, Florence Pugh, Sydney Sweeney
Les Oscars — la vitrine

Les Academy Awards (Oscars) — créés en 1929, remis chaque année — symbolisent l'industrie. 24 catégories. Film aux plus d'Oscars : Ben-Hur, Titanic, Le Seigneur des anneaux : Le Retour du roi (11 chacun). Parasite (Bong Joon-ho 2020) premier film non-anglophone meilleur film. CODA (2022) premier film streaming meilleur film. Everything Everywhere All at Once (2023 — 7 Oscars). Oppenheimer (2024 — 7 Oscars).

§ 6 La grande grève 2023 : un tournant

148 jours qui ont changé l'industrie

Du 2 mai au 27 septembre 2023, les 11 500 scénaristes de la Writers Guild of America (WGA) se mettent en grève pour la première fois depuis 2007. Motifs : partage des revenus streaming, protection contre l'IA générative, obligation de salles d'écriture (writers rooms). Le 14 juillet 2023, les 160 000 acteurs du SAG-AFTRA se joignent au mouvement — première double grève depuis 1960. Arrêt quasi total de l'industrie pendant l'été. Accords obtenus fin 2023 : hausses salariales, transparence des streaming, consentement et rémunération obligatoires pour utilisation IA de la voix/image — précédent mondial. 148 jours de grève WGA, 118 jours SAG. Pertes économiques : ~6 Md$ pour la Californie. Les studios, d'abord intransigeants, cèdent. Fran Drescher, présidente SAG, devient icône.

§ 7 Enjeux contemporains

Défis actuels
  • IA générative : Sora (OpenAI 2024), Runway, Pika, Veo 3 (Google 2024) — menace existentielle pour les techniciens et opportunité pour les auteurs ; débat sur le droit à l'image et la voix
  • Crise Marvel : échecs 2023-2024 (The Marvels, Madame Web, Captain America: Brave New World), fatigue des super-héros, réinitialisation (Robert Downey Jr. de retour en Doctor Doom, Avengers: Doomsday 2026)
  • Fermeture des salles : fréquentation US -30 % vs 2019, faillites de réseaux (Cineworld, Regal) ; revanche des grands événements (Oppenheimer, Barbie, Taylor Swift Eras Tour qui a rapporté 260 M$ — nouveau modèle)
  • Oppenheimer-Barbie 2023 (« Barbenheimer ») — double lancement simultané mythique, succès partagé, 2,4 Md$ cumulés
  • Streaming wars : consolidation en 2023-2025, Max + Disney+ envisagent fusion, Paramount vendu à Skydance (2024), Warner Bros. Discovery en négociations
  • Diversité : progrès post-#OscarsSoWhite (2015) — Moonlight 2017, Parasite 2020, CODA 2022, Everything Everywhere 2023 — mais reculs récents (anti-DEI, vétos politiques)
  • Géopolitique : sortie de Russie (2022), restrictions Chine, Gaza (acteurs pro-palestiniens bannis ou ostracisés 2023-2024)
  • Cinéma mondial : Corée du Sud, Inde (Pushpa 2 record 2024), France montantes — Hollywood ne contrôle plus
  • Effet Taylor Swift : Eras Tour distribué direct par AMC (2023) contourne les studios — nouveau modèle
  • Affaires #MeToo : Harvey Weinstein (condamné 2020, peine confirmée et annulée 2024), Kevin Spacey, onde de choc continue
Une puissance qui se réinvente sans cesse

Depuis 110 ans, Hollywood a enterré son arrêt de mort des dizaines de fois — arrivée du son (1927), télévision (1950s), vidéocassette (1980s), DVD, internet, streaming. À chaque fois, il s'adapte et domine. L'ère actuelle est peut-être la plus incertaine : une industrie qui fait moins de films de salle, concurrencée par une Corée qui rafle des Oscars, une Inde qui fait exploser le box-office et des plateformes américaines qui l'ont ingérée. Mais « Hollywood » reste la référence — marque, mythe, machine à stars. Son avenir dépend de sa capacité à raconter les histoires qui toucheront encore le monde.