Cinéma muet

§ 1 Définition d'une ère

32 ans de cinéma sans dialogue

On appelle cinéma muet l'époque du cinéma où les films ne comportaient pas de dialogue synchronisé audible : 28 décembre 1895 (première projection Lumière) au 6 octobre 1927 (Le Chanteur de jazz, premier long-métrage parlant) — soit environ 32 ans d'art sans parole. Mais « muet » est trompeur : les films étaient accompagnés, en salle, par un pianiste, un orchestre, un bruiteur, voire un narrateur (le benshi au Japon). Les cartons (intertitres textuels) prenaient en charge les dialogues essentiels. Cette contrainte-source a produit un langage cinématographique d'une richesse visuelle inégalée — certains historiens affirment que le cinéma n'a jamais été aussi pur qu'à cette époque, quand il devait tout dire par l'image seule.

§ 2 1895-1927 : des Lumière à Garbo

Les pionniers (1895-1908)

28 déc. 1895 : première projection Lumière au Grand Café (Paris, 33 rue Scribe — 33 spectateurs à 1 franc). Séance inaugurale : La Sortie de l'usine Lumière à Lyon, L'Arrivée d'un train en gare de La Ciotat, L'Arroseur arrosé (premier gag filmé), etc. Georges Méliès, illusionniste du théâtre Robert-Houdin, invente la fiction et les effets spéciaux — Le Voyage dans la Lune (1902, 14 min, premier blockbuster), Le Voyage à travers l'impossible (1904). Edwin S. Porter (USA) : L'Attaque du grand rapide (1903, invention du montage narratif croisé). En Europe et aux USA, des studios se créent par dizaines.

L'âge classique (1908-1920)

Hollywood émerge en Californie à partir de 1908-1910 (lumière du soleil, paysages variés, fuite du monopole Edison de la côte Est). D. W. Griffith : Naissance d'une nation (1915, 3 h, succès mondial, mais raciste et pro-Ku Klux Klan — œuvre controversée fondatrice), Intolerance (1916, 3 h 30, 4 histoires parallèles, échec commercial grandiose). Charles Chaplin débute (Kid Auto Races at Venice 1914), invente Charlot. Cecil B. DeMille (Les Dix Commandements 1923). UFA allemande fondée (1917). Studios Goskino soviétiques (1922).

L'apogée (1920-1927)

Expressionnisme allemand : Le Cabinet du Dr Caligari (Wiene, 1920), Nosferatu (Murnau, 1922), Metropolis (Fritz Lang, 1927 — chef-d'œuvre SF), L'Ange bleu ne sera parlant que 1930. Cinéma soviétique : Le Cuirassé Potemkine (Eisenstein, 1925 — séquence des escaliers d'Odessa, modèle du montage), La Mère (Poudovkine, 1926), L'Homme à la caméra (Vertov, 1929). Comédie américaine burlesque : Chaplin (Le Kid 1921, La Ruée vers l'or 1925, Le Cirque 1928), Buster Keaton (Le Mécano de la Général 1926, Cadet d'eau douce 1928 — visage impassible, gags physiques acrobatiques), Harold Lloyd (Safety Last! 1923, scène d'horloge iconique). Greta Garbo, Rudolph Valentino, Lillian Gish, Louise Brooks (Loulou de Pabst 1929) : icônes glamour.

§ 3 Esthétique du muet

L'art de tout dire par l'image

L'absence de dialogue audible a forcé les cinéastes à développer un langage visuel pur :

  • Jeu d'acteur expressif : gestes amplifiés, visages expressionnistes (« parler avec ses yeux ») — école de la pantomime héritée du théâtre et du vaudeville
  • Maquillage appuyé : traits accentués pour la visibilité à l'écran (rouge à lèvres noir car les pellicules orthochromatiques rendaient mal le rouge)
  • Intertitres (cartons) : dialogues, commentaires, exposition — calligraphie soignée, parfois décorée (Méliès, D. W. Griffith utilisait son propre département)
  • Rythme du montage : le montage soviétique (Koulechov, Eisenstein) théorise et pratique l'effet dramatique par la succession de plans
  • Composition picturale : cadres très travaillés, chaque plan pensé comme un tableau
  • Accompagnement musical en salle : pianiste ou orchestre lisant une partition spécifique (certaines très célèbres — Nosferatu de Hans Erdmann), ou improvisant
  • Teintes monochromes : nuit bleue, intérieur orangé, feu rouge — souvent appliquées en laboratoire (color tinting)
  • Cadence : 16-18 images/s (d'où l'effet « accéléré » quand on projette en 24 fps), puis 22-24 vers la fin

§ 4 Genres et courants

Genres constitués dès le muet

Pratiquement tous les genres cinématographiques modernes existent déjà à la fin du muet :

  • Burlesque / comédie physique : Chaplin, Keaton, Lloyd, Max Linder (pionnier français, admiré par Chaplin)
  • Épopée historique : Cabiria (Pastrone 1914, premier « péplum »), Les Dix Commandements, Intolerance, Ben-Hur (Fred Niblo 1925)
  • Western : L'Attaque du grand rapide (1903), The Iron Horse (Ford 1924), The Big Parade
  • Horreur / fantastique : Nosferatu, Caligari, Le Fantôme de l'Opéra (Lon Chaney, 1925)
  • Science-fiction : Le Voyage dans la Lune, Metropolis, La Femme sur la Lune
  • Film noir naissant dans l'expressionnisme allemand (M le maudit est 1931 mais son esthétique plonge dans le muet)
  • Mélodrame : Griffith, Le Lys brisé 1919, Way Down East 1920
  • Documentaire : Nanouk l'Esquimau (Flaherty, 1922, fondateur)
  • Film d'avant-garde et abstrait : Un chien andalou (Buñuel-Dalí, 1929), Ballet mécanique (Léger, 1924)

§ 5 Figures majeures

Les géants du muet
  • Charlie Chaplin (1889-1977) : Charlot, personnage universel. Le Kid 1921, La Ruée vers l'or 1925, Le Cirque 1928, Les Lumières de la ville 1931 (tourné muet alors que le parlant triomphe !)
  • Buster Keaton (1895-1966) : « The Great Stone Face », gags cascadeurs. Le Mécano de la Général 1926 (chef-d'œuvre absolu, flop commercial à sa sortie)
  • D. W. Griffith (1875-1948) : inventeur du montage, de la grande narration cinématographique, de nombreux codes — œuvre marquée par le racisme
  • Georges Méliès (1861-1938) : 500 films (la plupart perdus), invente la fiction, les trucages
  • Sergueï Eisenstein (1898-1948) : Le Cuirassé Potemkine, Octobre, théoricien du montage
  • F. W. Murnau (1888-1931) : Nosferatu, Le Dernier des hommes, L'Aurore (1927, triomphe)
  • Fritz Lang (1890-1976) : Les Trois Lumières, Metropolis, La Femme sur la Lune
  • Carl Theodor Dreyer (1889-1968) : La Passion de Jeanne d'Arc (1928 — sommet du muet, gros plans révolutionnaires)
  • Abel Gance (1889-1981) : Napoléon (1927, 5 h 30, triple écran annonçant le Cinémascope)
  • Louise Brooks (1906-1985) : actrice culte, Loulou (Pabst, 1929)
  • Lillian Gish, Mary Pickford (« America's Sweetheart », co-fondatrice United Artists 1919), Rudolph Valentino, Greta Garbo, Douglas Fairbanks

§ 6 La fin : le parlant conquiert tout

Brutalité de la transition (1927-1929)

6 octobre 1927 : Le Chanteur de jazz (Alan Crosland, Warner Bros) — premier long-métrage avec son synchrone (Vitaphone, disque 78 tours synchronisé). Succès retentissant. En deux à trois ans, tous les studios américains passent au parlant. Conséquences brutales : des centaines d'acteurs à accent ou voix peu flatteuses perdent leur carrière (voir Chantons sous la pluie 1952, qui raconte ce drame). Les réalisateurs doivent réapprendre leur métier — les caméras bruyantes enfermées dans des cabines insonorisées, fin des longs plans-séquences virtuoses. Des milliers de musiciens de fosse au chômage. Chaplin résiste jusqu'à Les Lumières de la ville (1931) puis Les Temps modernes (1936, toujours presque muet). Le muet disparaît totalement en 1930-1931.

§ 7 Héritage contemporain

Le muet toujours vivant
  • The Artist (Michel Hazanavicius, 2011) — film muet moderne en noir et blanc, 5 Oscars dont meilleur film et meilleur acteur (Jean Dujardin) — première pour un film français et pour un film muet depuis Wings en 1927
  • Festival du cinéma muet de Pordenone (Giornate del Cinema Muto, Italie) depuis 1982 — rendez-vous mondial
  • Festival de Bologne (Il Cinema Ritrovato) — restaurations, programmation muette
  • Restaurations 4K : Metropolis (version complète 2010), Nosferatu, Le Mécano de la Général — redécouverte HD
  • Ciné-concert : orchestres modernes accompagnant les films muets en direct, en vogue depuis les années 1990-2000
  • Pixar, Wall-E (2008) : première moitié quasiment muette, hommage au burlesque
  • Guy Maddin (Canadien), Aki Kaurismäki — cinéastes actuels qui citent et ressuscitent le muet
  • Remake de Nosferatu par Robert Eggers (2024, avec Bill Skarsgård) — succès commercial hommage à Murnau
  • TikTok et court muet : les formats courts sans son contournent la complexité de la musique sous droits — le muet revient par les réseaux sociaux
Quand le cinéma était pur

Beaucoup de critiques et cinéastes considèrent la période 1920-1927 comme le plus haut sommet artistique du cinéma — contraints par la technique, les réalisateurs inventent l'essentiel du langage cinématographique et signent des œuvres qui restent inégalées (Le Mécano de la Général, L'Aurore, La Passion de Jeanne d'Arc, Metropolis). Le muet démontre une vérité durable : le cinéma est d'abord un art de l'image en mouvement. Quand il se tait, il parle plus fort.