TAPISSERIE

§ 1 La tapisserie : définition

Tissage d'images, peinture de fil

La tapisserie est un tissage figuratif réalisé sur métier à tisser, où le fil de chaîne (vertical, tendu) disparaît sous le fil de trame (horizontal, coloré), créant l'image. À distinguer de la broderie (fils ajoutés sur un tissu préexistant — la « Tapisserie de Bayeux » est ainsi une broderie, pas une tapisserie tissée au sens strict). On distingue : tapisserie de haute lice (métier vertical, carton derrière le tisserand qui travaille à l'envers, Gobelins) et basse lice (métier horizontal, plus rapide, Aubusson). Une tapisserie monumentale (5×8 m) exige plusieurs années et plusieurs tisserands. Usages historiques : décoration murale (châteaux, églises — isolation thermique et prestige), récit épique, allégorie, diplomatie (offertes entre souverains).

§ 2 Histoire : de l'Antiquité aux Gobelins

Origines : Antiquité et Orient

Les tissages figuratifs remontent à l'Antiquité égyptienne (tombes du Nouvel Empire, ~1500 av. J.-C., fragments conservés). Grecs et Romains tissent : Pénélope tisse et détisse le linceul de Laërte dans l'Odyssée. Chine antique (kesi, tapisserie de soie raffinée, dynastie Tang VIIe). Pérou pré-colombien (Paracas, Chimú — tapisseries magnifiques) sont parmi les plus techniques au monde. Copte : tapisseries funéraires en laine Égypte Ve-VIIIe siècle.

Moyen Âge : Arras, Tournai, Flandre

En Europe, la tapisserie se développe à partir du XIIe siècle. XIVe-XVe : âge d'or flamand. Arras (Artois) devient synonyme de tapisserie de luxe (le mot « arras » désigne toute tapisserie chez Shakespeare — Polonius est tué « derrière les arras » dans Hamlet). Tournai, Bruxelles, Audenarde, Bruges produisent pour les cours européennes. Grandes œuvres : Tenture de l'Apocalypse d'Angers (1373-1382, commandée par Louis Ier d'Anjou, 140 m à l'origine, 104 m conservés, 6 scènes × 14 m ; cartons du peintre Jean Bondol) ; Dame à la licorne (vers 1500, Musée de Cluny).

XVIIe-XVIIIe : les manufactures royales

Louis XIV et Colbert fondent en 1662 la Manufacture royale des Gobelins (Paris, actuel 13e arrondissement). Charles Le Brun, premier peintre du roi, dirige. Cartons de grands peintres (Le Brun, Mignard, plus tard Boucher, Oudry). Sujets : histoire de Louis XIV, Alexandre, maisons royales. Parallèlement, Manufacture de Beauvais (1664, plus privée, plus légère) et Manufacture d'Aubusson (privée, Creuse, XVIIe, production populaire) complètent. L'Angleterre fonde Mortlake. L'art de la tapisserie est ainsi associé à la puissance des États.

XIXe : crise et William Morris

Révolution industrielle : la tapisserie tissée à main d'œuvre coûteuse est concurrencée par le papier peint industriel et les machines Jacquard (1801). Déclin massif. En Angleterre, William Morris (1834-1896) et le mouvement Arts & Crafts luttent pour revaloriser l'artisanat face à la machine. Morris fonde Morris & Co., produit des tapisseries (La Quête du Saint Graal, avec Burne-Jones, 1890s).

XXe : renouveau avec Lurçat

Jean Lurçat (1892-1966) peintre et poète redécouvre dans les années 1930 l'Apocalypse d'Angers, décide de rénover la tapisserie. Simplifie la palette (limite à ~50 couleurs, au lieu de milliers de nuances), revient aux techniques médiévales, réduit la taille des cartons pour permettre une lecture. Co-fonde à Aubusson l'Association des peintres cartonniers en 1947. Sa pièce Le Chant du Monde (1957-1966, 10 panneaux, 500 m², 80 m de long, Angers) est la plus grande tapisserie contemporaine, réponse moderne à l'Apocalypse médiévale. D'autres cartonniers modernes : Le Corbusier, Picasso, Miró, Calder, Matisse.

§ 3 La Tapisserie de Bayeux

Un chef-d'œuvre de propagande normande

La « Tapisserie de Bayeux » (en réalité une broderie sur toile de lin, fils de laine teinte en dix couleurs) est une bande de 68,38 m de long sur 50 cm de haut, brodée vers 1070-1080, vraisemblablement en Angleterre (Canterbury) commandée par Odon de Bayeux, demi-frère de Guillaume le Conquérant. Elle raconte, en 58 scènes avec légendes en latin, la Conquête de l'Angleterre par les Normands en 1066, jusqu'à la bataille de Hastings (14 octobre 1066) où Harold II Godwinson est tué. Elle compte 626 personnages, 202 chevaux, 55 chiens, 505 autres animaux, 37 bâtiments, 41 bateaux.

Valeur documentaire inestimable

Outre son importance artistique, la Tapisserie de Bayeux est un document historique, militaire, technique, iconographique crucial du XIe siècle : armures (hauberts de mailles), chevaux, bateaux vikings, armes, costumes, apparition de la comète de Halley (1066, scène 32). Elle figure à la Mémoire du monde UNESCO (2007). Exposée au musée de la Tapisserie de Bayeux depuis 1983. En septembre 2021, annonce que la France la prêtera au Royaume-Uni en 2026 — premier prêt de son histoire, pour restauration et exposition au British Museum (2026-2027).

§ 4 La Dame à la licorne

Un cycle de six tapisseries énigmatique

La Dame à la licorne, suite de six tapisseries (vers 1500, probablement ateliers des Pays-Bas du Sud — Bruxelles ou environs), conservée au Musée de Cluny – Musée national du Moyen Âge à Paris. Chaque pièce représente une dame noble accompagnée d'une licorne et d'un lion, sur fond rouge mille-fleurs (semis de petites fleurs et animaux). Cinq tapisseries illustrent les cinq sens — Vue, Ouïe, Odorat, Goût, Toucher. La sixième, intitulée À mon seul désir, demeure la plus énigmatique : la dame semble soit ranger soit prendre un bijou — renoncement au monde sensible, ou épanouissement d'un sixième sens intérieur, l'amour ou la volonté.

Histoire mouvementée

Oubliée pendant des siècles, redécouverte au château de Boussac (Creuse) au XIXe. Prosper Mérimée, inspecteur des Monuments historiques, alerte. George Sand, résidente à Nohant, milite pour la préservation. Acquise par l'État en 1882, installée au Musée de Cluny. Restaurée entre 2011 et 2013 (12 tisserandes, 4 000 heures). Inspire des œuvres littéraires (Tracy Chevalier, La Dame à la licorne 2003), filmiques, musicales. Il existe aussi à New York le cycle Unicorn Tapestries (Cloisters, Metropolitan Museum, ~1500, 7 pièces) sur la chasse à la licorne — autre série majeure.

§ 5 Gobelins, Aubusson, manufactures royales

Les grandes manufactures françaises
ManufactureFondationSpécificités
Gobelins (Paris)1662 (réorganisation, origines XVe)Manufacture royale, haute lice (métier vertical), grands formats. Toujours active au Mobilier national. Directeurs artistiques historiques : Charles Le Brun, Mignard, Boucher. Aujourd'hui, commandes contemporaines (Combas, Di Rosa, Messager)
Beauvais1664 (Colbert)Basse lice, formats plus réduits, production pour mobilier et commande privée. Séries Boucher, Oudry. Aujourd'hui rattachée au Mobilier national, atelier à Beauvais
Aubusson (Creuse)XVe-XVIe (privé) puis manufacture royale 1665Basse lice, réseau de tisserands indépendants et ateliers. Relance par Lurçat (1939-1966). Savoir-faire classé au patrimoine immatériel UNESCO en 2009. Cité internationale de la tapisserie (musée, 2016)
Savonnerie (Chaillot puis Gobelins)1626Spécialisée dans les tapis (pas tentures murales) selon technique nouée. Versailles, Tuileries
Comment se fabrique une tapisserie

1) Un peintre crée un carton à l'échelle (souvent 1:1), maquette colorée.

2) Le tisserand monte sur le métier la chaîne (fils de lin ou coton, écrus, tendus).

3) Il tisse à l'envers (le carton est derrière lui en haute lice, sous lui en basse lice), en passant les fils de trame colorés (laine, soie, or) à la main. En haute lice, il regarde derrière lui dans un miroir pour contrôler l'endroit.

4) Un tisserand expérimenté tisse environ 1 m² par mois (haute lice), plus en basse lice. Une tapisserie monumentale (50 m²) = plusieurs années, plusieurs tisserands.

5) Coût : aujourd'hui, une tapisserie d'atelier Gobelins ou Aubusson revient à environ 30 000 à 60 000 € le m². Œuvre rare, réservée à commandes publiques ou grandes collections.

§ 6 XXe-XXIe : Lurçat et contemporains

Jean Lurçat, refondateur

Jean Lurçat (1892-1966) est considéré comme le refondateur de la tapisserie contemporaine. Choc devant l'Apocalypse d'Angers en 1938. Théorise, dans Tapisserie française (1947), les principes : carton numéroté (chaque couleur a un numéro, le tisserand suit comme un pianiste suit la partition), palette limitée, rejet du trompe-l'œil (la tapisserie n'est pas de la peinture), retour à la narration murale. Fonde l'Association des peintres cartonniers de tapisserie en 1947. Son œuvre majeure : Le Chant du Monde (Angers, ancienne hôpital Saint-Jean, 10 tapisseries, 500 m², 1957-1966 — répond à l'Apocalypse médiévale conservée dans la même ville).

Cartonniers modernes

Suivent Lurçat des artistes majeurs qui ont donné des cartons à Aubusson ou Gobelins : Le Corbusier (série Les Mains, La Femme à la main levée), Picasso, Léger, Calder, Matisse (Tahiti), Braque, Miró, Vasarely (op-art en tapisserie), Dom Robert (moine bénédictin, paysages et animaux).

Art contemporain : Grayson Perry, Kiki Smith

La tapisserie connaît depuis 2000 un regain d'intérêt auprès des artistes contemporains. Grayson Perry (Turner Prize 2003) réalise The Vanity of Small Differences (2012, 6 tapisseries, classes sociales britanniques) — immense succès. Kiki Smith, Sheila Hicks, Alighiero Boetti, Olga de Amaral, Anni Albers (Bauhaus, pionnière historique). En France, la Cité internationale de la tapisserie d'Aubusson (ouverte 2016) commande régulièrement (Maléfices de Tolkien Le Seigneur des anneaux 2017-2022, cycle de 14 pièces monumentales).

§ 7 Conservation et renaissance

La fragilité des tapisseries anciennes

Les tapisseries historiques sont extrêmement fragiles : exposition à la lumière (décoloration irréversible des teintures végétales), humidité, poussière, insectes (mites, anthrènes). Les couleurs vives d'origine sont presque toujours fanées au siècle, au point qu'on découvre parfois (par analyse de fibres ou par examen du revers) des œuvres rougissantes à l'origine. Restauration : lavages extrêmement délicats (aspiration plus que lavage), consolidation des fibres, stockage à plat en rouleau.

Patrimoine immatériel UNESCO

Le savoir-faire de la tapisserie d'Aubusson est inscrit depuis 2009 au patrimoine culturel immatériel de l'UNESCO. Il existe aujourd'hui à Aubusson moins de 15 tisserands professionnels en activité, ce qui inquiète. La Cité internationale de la tapisserie, le DMA (diplôme des métiers d'art) et les commandes publiques (cycle Tolkien, cartons contemporains) tentent d'entretenir la transmission.

Pour voir, toucher, comprendre

Bayeux (musée de la Tapisserie, Calvados) : la Tapisserie de 68 m, salle obscure pour protection, audioguide narratif. Paris — Musée de Cluny : Dame à la licorne dans salle circulaire magique. Angers — Château : Apocalypse (104 m, la plus longue tapisserie médiévale conservée). Angers — Musée Jean-Lurçat : Le Chant du Monde dans l'ancien hôpital Saint-Jean. Aubusson — Cité de la tapisserie : collection moderne et contemporaine, démonstrations de tissage en direct. New York — The Cloisters : Unicorn Tapestries. Londres — V&A Museum : collection anglo-flamande. Bruxelles — MRAH : grandes tentures bruxelloises.