Ernesto « Che » GuevaraL'icône révolutionnaire
D'un étudiant asthmatique à moto dans les Andes au mausolée de Santa Clara : 39 ans d'une vie brève et dense qui a donné à l'Occident l'une de ses images les plus reproduites — et les plus ambiguës.
1Identité & contexte
Ernesto Guevara de la Serna, dit « Che » (1928-1967), est un révolutionnaire marxiste argentin, médecin de formation, qui devint l'un des principaux acteurs de la révolution cubaine de 1959 puis un théoricien et activiste mondial de la guérilla anti-impérialiste. Mort à 39 ans au combat en Bolivie, il est devenu l'une des figures iconiques du XXe siècle.
- Naissance : 14 juin 1928 à Rosario (Argentine)
- Mort : 9 octobre 1967 à La Higuera (Bolivie), 39 ans, exécuté
- Parents : Ernesto Guevara Lynch (ingénieur, origine irlandaise et basque) et Celia de la Serna (ferme militante et progressiste)
- Études : médecine à Buenos Aires (1948-1953)
- Épouses : Hilda Gadea (1955-1959, divorce), Aleida March (1959-1967)
- Enfants : 5 (Hildita, Aleida, Camilo, Celia, Ernesto)
- Surnom « Che » : interjection argentine familière, « hé, mec ». Donné par les Cubains.
2Jeunesse & moto latino
Ernesto souffre d'asthme chronique depuis l'enfance, ce qui ne l'empêche pas de pratiquer rugby et échecs. Il entreprend des études de médecine à Buenos Aires.
Entre décembre 1951 et juillet 1952, Ernesto, 23 ans, et son ami Alberto Granado (30 ans) parcourent 12 000 km de l'Argentine au Venezuela à moto Norton 500, La Poderosa II (« La Puissante »). Ils traversent Chili, Pérou, Colombie, Venezuela.
Ce voyage est fondateur. Ernesto découvre la misère des mineurs chiliens, des paysans indigènes péruviens, les léproseries du fleuve Amazone. Ses Carnets de voyage à motocyclette (publiés en 1992) ouvrent les yeux à un futur médecin : les problèmes latino-américains ne sont pas médicaux mais politiques.
Ils sont portés à l'écran par Walter Salles (Carnets de voyage, 2004, Gael García Bernal).
- 1953 — Diplôme de médecin. Nouveau voyage en Amérique latine.
- 1954 — Au Guatemala, assiste au coup d'État de la CIA contre le président Árbenz. Radicalisation anti-impérialiste.
- 1955 — Exilé à Mexico. Il travaille comme médecin et photographe.
3Rencontre avec Fidel & révolution cubaine
En juillet 1955, à Mexico, Che rencontre Fidel Castro, 28 ans, exilé politique cubain qui prépare une expédition contre la dictature de Batista. Conversation de 10 heures. Fidel est séduit par l'intelligence politique du jeune Argentin ; Che par le charisme et la détermination du Cubain. Il s'engage comme médecin de la future expédition.
- 25 novembre 1956 — Embarquement de 82 révolutionnaires sur le yacht Granma à Tuxpan, Mexique.
- 2 décembre 1956 — Débarquement à Playa Las Coloradas (Cuba). Attaque immédiate par l'armée de Batista : seuls 12 hommes survivent, dont Fidel, Raúl Castro, Camilo Cienfuegos et Che.
- 1956-1958 — Guérilla dans les montagnes de la Sierra Maestra. Che passe rapidement de médecin à combattant, puis à commandant (grade de comandante, sept. 1957). Il dirige la deuxième colonne, surnommé « Ciro Redondo ».
- décembre 1958 — Bataille de Santa Clara : Che et ses 300 hommes prennent une ville de 150 000 habitants à une garnison de 3 500 soldats de Batista.
- 1er janvier 1959 — Fuite de Batista. La Havane est prise. Victoire de la révolution.
4Ministre & théoricien
De 1959 à 1965, Che occupe plusieurs postes clés du nouveau régime cubain et théorise la révolution.
- Janvier 1959 — Naturalisé cubain par décret. Commandant en chef de la forteresse de La Cabaña à La Havane, où il supervise des tribunaux révolutionnaires. Environ 55 à 164 exécutions selon les sources (accusation majeure contre lui).
- 1959-1960 — Président de la Banque nationale de Cuba.
- 1961-1965 — Ministre de l'Industrie. Promeut la planification centralisée et les « stimulants moraux » plutôt que matériels.
- Voyages internationaux — URSS, Chine, Yougoslavie, Égypte, Algérie, Afrique. Tente de concilier socialisme soviétique et tiers-mondisme.
- Avril 1961 — Baie des Cochons : il commande les forces cubaines dans la province de Pinar del Río lors de l'invasion anti-castriste organisée par la CIA. Victoire cubaine.
- Octobre 1962 — Crise des missiles. Che y joue un rôle diplomatique.
Che développe la théorie du « foco » (foquisme) dans son livre La Guerre de guérilla (1961) : pas besoin d'attendre les conditions objectives de la révolution marxiste classique ; un petit groupe de guérilleros peut créer ces conditions en lançant la lutte armée dans les campagnes. Théorie influente en Amérique latine, mais aussi contestée (ses échecs au Congo et en Bolivie la discrediteront partiellement).
Son essai L'Homme nouveau (1965) développe l'idée d'un socialisme éthique reposant sur la conscience révolutionnaire plus que sur les stimulants matériels.
5Départ de Cuba & Afrique
En 1965, Che abandonne ses postes à Cuba pour « exporter la révolution ». Motifs : désaccords avec Fidel sur la dépendance croissante envers Moscou, envie d'action directe, propre tempérament.
« Je renonce à mes fonctions dans la direction du parti, à mon poste de ministre, à mon grade de Commandant, à ma qualité de Cubain. Aucun lien juridique ne me lie désormais à Cuba. Seuls subsistent des liens d'une autre nature, que l'on ne peut briser comme on peut le faire des nominations… »
Fidel rendra publique cette lettre en octobre 1965 pour expliquer la disparition soudaine du Che.
- avril-novembre 1965 — Che s'infiltre au Congo (ex-belge) avec 100 volontaires cubains pour soutenir l'insurrection de Pierre Mulele, partisan de Lumumba.
- Échec total : manque de discipline locale, incompatibilités culturelles, maladies, désintérêt populaire.
- Novembre 1965 — Retraite vers la Tanzanie. Che écrit un bilan amer dans ses Passages de la guerre révolutionnaire : Congo.
6Bolivie & mort
- Novembre 1966 — Che, rasé et déguisé en homme d'affaires uruguayen, arrive en Bolivie. Il espère que sa guérilla déclenchera des soulèvements dans tout le continent sud-américain (théorie du « plusieurs Vietnams »).
- Base dans la région de Ñancahuazú. 47 combattants, dont 17 Cubains.
- mars 1967 — Premiers affrontements. Le gouvernement bolivien, aidé par les conseillers Rangers américains et la CIA, traque la colonne.
- Le Parti communiste bolivien retire son soutien. Les paysans boliviens, quechuas et aymaras, ne comprennent pas ces étrangers parlant espagnol avec accent cubain. Trahisons successives.
- 31 août 1967 — Embuscade à Vado del Yeso : mort de Tania (seule femme), Joaquín, et la moitié des hommes.
- 8 octobre 1967 — Che, blessé aux jambes, son fusil hors d'usage, est capturé dans la gorge de Yuro près de La Higuera.
- 9 octobre 1967, 13 h 10 — Sur ordre du président bolivien René Barrientos et de la CIA, Che est exécuté à la carabine par le sergent Mario Terán dans l'école du village de La Higuera. Ses dernières paroles : « Tire, lâche ! Tu ne feras que tuer un homme ! »
- Son corps est exposé à Vallegrande. Mains tranchées pour preuves d'identité. Corps secrètement enterré sous une piste d'atterrissage.
- 1997 — Ses restes sont retrouvés et rapatriés à Cuba. Mausolée à Santa Clara, théâtre de sa grande victoire.
7Icône & postérité
Le Che meurt à 39 ans, mais son image devient immédiatement l'une des plus reproduites de l'histoire.
La photographie « Guerrillero Heroico » (« Guérillero héroïque ») prise par Alberto Korda le 5 mars 1960 à La Havane lors des funérailles des victimes de l'explosion du La Coubre est devenue l'une des images les plus reproduites au monde.
- Durée d'exposition : 1/125 de seconde.
- Korda n'a jamais demandé de droits d'auteur (idéal communiste).
- Le poster « rouge et noir » stylisé par Jim Fitzpatrick (1968) a fait le tour du monde.
- Utilisée sur t-shirts, drapeaux, tatouages... souvent par des gens ignorant tout de la personne.
- Pour ses partisans — incarnation du révolutionnaire altruiste, de l'internationalisme, de la lutte anti-impérialiste.
- Pour ses détracteurs — idéologue autoritaire, responsable d'exécutions politiques à La Cabaña, homme d'État brutal.
- Pour les historiens — figure complexe : médecin devenu guerrier, ascète idéaliste, théoricien raté d'une méthode foquiste qui a causé la mort de nombreux jeunes révolutionnaires latino-américains.
Présence culturelle :
- Chansons : Hasta Siempre, Comandante (Carlos Puebla, 1965), Zebda, Manu Chao, Wyclef Jean, etc.
- Films : Che de Steven Soderbergh (2008, deux parties, Benicio del Toro), Carnets de voyage (2004).
- Livres : Che de Jon Lee Anderson (1997), biographie de référence.
- Mausolée à Santa Clara (Cuba) visité par plus d'un million de personnes par an.