DéontologieL'éthique du devoir
De Kant à Rawls : une famille de théories éthiques qui jugent les actions à leur conformité aux règles morales, indépendamment de leurs conséquences.
1Définition
La déontologie (du grec deon, « devoir » et logos, « discours ») est une famille de théories éthiques qui jugent la valeur morale des actions en fonction de leur conformité à des règles, principes ou devoirs, indépendamment de leurs conséquences. L'action juste est celle qui respecte le devoir, même si elle produit de mauvais résultats.
Deux grandes façons de juger une action :
- Conséquentialisme (utilitarisme) — l'action est bonne si ses conséquences sont bonnes. La fin justifie les moyens.
- Déontologisme — l'action est bonne si elle respecte le devoir. Certains moyens sont interdits, peu importe la fin.
Exemple canonique : mentir pour sauver une vie. Conséquentialiste : oui. Déontologue strict (Kant) : non, le mensonge est interdit par principe.
Le mot « déontologie » apparaît chez Jeremy Bentham (Deontology or, The Science of Morality, publié posthume en 1834, dans un sens plus large). C.D. Broad en 1930 fixe le sens technique moderne, par opposition à « téléologie » (= conséquentialisme).
2La déontologie kantienne
Le modèle historique du déontologisme est l'éthique d'Emmanuel Kant (1724-1804). Pour Kant, la moralité repose non sur les conséquences ni sur les sentiments, mais sur la raison pratique.
- Bonne volonté — « Rien dans le monde ne peut être tenu pour bon sans restriction, sinon une bonne volonté. » Seule la bonne volonté est bonne par elle-même.
- Devoir (Pflicht) — agir par devoir, non simplement conformément au devoir. Un commerçant qui ne vole pas ses clients seulement par intérêt n'agit pas moralement.
- Impératif hypothétique — « Si tu veux X, fais Y. » Subordonné à un but.
- Impératif catégorique — commande absolument, sans condition.
- Autonomie — la volonté se donne à elle-même sa loi, n'obéit à aucune autorité extérieure.
- Royaume des fins — communauté idéale d'êtres rationnels se traitant mutuellement comme fins en soi.
Œuvres principales : Fondation de la métaphysique des mœurs (1785), Critique de la raison pratique (1788), Métaphysique des mœurs (1797).
3L'impératif catégorique
Pièce maîtresse de Kant, l'impératif catégorique est la loi morale universelle. Kant en donne plusieurs formulations équivalentes :
- Formule de la loi universelle — « Agis uniquement d'après la maxime qui fait que tu peux vouloir en même temps qu'elle devienne une loi universelle. »
Test de l'universalisation : ma maxime (« je peux mentir pour m'en tirer ») peut-elle devenir loi universelle ? Non : si tout le monde mentait, personne ne serait plus cru, et le mensonge deviendrait impossible. Contradiction. - Formule de la fin en soi — « Agis de telle sorte que tu traites l'humanité, aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre, toujours en même temps comme une fin, jamais simplement comme un moyen. »
Respecter la dignité humaine, ne jamais instrumentaliser les personnes. - Formule de l'autonomie — « Agis comme si tu étais, par tes maximes, en même temps un membre législateur dans un règne des fins. »
Exemple célèbre : dans son opuscule Sur un prétendu droit de mentir par humanité (1797), Kant soutient qu'il est interdit de mentir au meurtrier qui vous demande où se cache votre ami. Position choquante qui fait l'objet de nombreuses critiques. La plupart des déontologues contemporains assouplissent cette rigueur.
4Variantes contemporaines
La déontologie contemporaine prolonge, assouplit ou critique Kant :
- W. D. Ross (1877-1971) — The Right and the Good (1930). Devoirs prima facie : fidélité, réparation, gratitude, justice, bienfaisance, amélioration de soi, non-nuisance. Ils peuvent entrer en conflit : pas de hiérarchie absolue, jugement situé.
- John Rawls (1921-2002) — Théorie de la justice (1971). Reprise kantienne : les principes de justice sont ceux qu'on choisirait derrière un « voile d'ignorance », sans connaître sa position sociale.
- Robert Nozick (1938-2002) — Anarchy, State, and Utopia (1974). Droits individuels comme contraintes latérales, que nul ne peut violer même pour le bien commun.
- Thomas Nagel (né 1937) — The View from Nowhere (1986). Contraintes agent-relatives, raisons impartiales vs personnelles.
- Frances Kamm (née 1947) — déontologie analytique, doctrine du double effet.
- Jürgen Habermas (né 1929) — éthique de la discussion, néo-kantisme dialogique.
5Oppositions aux autres éthiques
La déontologie s'oppose à deux grandes familles :
| Critère | Déontologisme | Conséquentialisme | Éthique des vertus |
|---|---|---|---|
| Qu'est-ce qui compte ? | Le devoir, la règle | Les conséquences | Le caractère |
| Question clé | « Est-ce permis ? » | « Quelle option maximise le bien ? » | « Qu'est-ce qu'un homme vertueux ferait ? » |
| Penseur-matrice | Kant | Bentham / Mill | Aristote |
| Problème central | Rigorisme, conflits de devoirs | Acceptation d'actes atroces pour le bien général | Circularité, relativité culturelle |
Débat des trois éthiques depuis les années 1950. Elizabeth Anscombe (Modern Moral Philosophy, 1958) a relancé le débat en critiquant à la fois le kantisme et l'utilitarisme, appelant à un retour à l'éthique des vertus.
6Applications pratiques
- Droits de l'homme — la Déclaration universelle (1948) est profondément kantienne : dignité inconditionnelle de la personne.
- Droit international humanitaire — interdiction de la torture, même pour sauver des vies.
- Bioéthique — consentement éclairé, refus de l'instrumentalisation du corps, interdictions absolues (inceste, eugénisme).
- Codes déontologiques — médecine (serment d'Hippocrate), barreau, journalisme, psychologues. Le terme « déontologie » y prend le sens dérivé de « règles professionnelles ».
- Éthique du climat — notre devoir envers les générations futures (Jonas, Le Principe responsabilité, 1979).
- Intelligence artificielle — débats entre approches déontologiques (règles dures : ne jamais tuer) et utilitaristes (calculs de dommages).
7Héritage
La déontologie reste l'une des trois grandes familles éthiques vivantes.
- Philosophie analytique — influence majeure de Kant renouvelé (Rawls, Korsgaard, O'Neill).
- Théologie morale — le catholicisme post-conciliaire, les protestantismes éthiques restent largement déontologiques.
- Droit — théorie du droit moderne est structurée par l'opposition consequentialisme/déontologisme.
- Politique — libéralisme rawlsien, libertarisme nozickien.
- Critique contemporaine — Bernard Williams, Alasdair MacIntyre (After Virtue, 1981), Charles Taylor, Martha Nussbaum plaident pour l'éthique des vertus.