ÉpistémologieLa science du savoir
Qu'est-ce que savoir ? Comment distinguer science et opinion ? Quels sont les critères de vérité ? La branche de la philosophie qui étudie la connaissance elle-même.
1Définition
L'épistémologie (du grec epistēmē, « connaissance » et logos, « discours ») est la branche de la philosophie qui étudie la connaissance : ses sources, sa nature, ses limites, sa justification. C'est l'une des trois grandes disciplines philosophiques classiques, avec la métaphysique (ce qui est) et l'éthique (ce qui est bien).
- Sens anglo-saxon (large) — epistemology = théorie de la connaissance en général. Ce qu'est la connaissance, comment on sait qu'on sait, qu'est-ce qu'une croyance justifiée.
- Sens français (restreint) — épistémologie = philosophie des sciences. Études des méthodes, concepts et résultats scientifiques.
Ces deux acceptions coexistent. En contexte universitaire français, « épistémologie » désigne de plus en plus souvent la philosophie des sciences au sens strict.
Questions fondatrices : Qu'est-ce que savoir ? Comment acquiert-on la connaissance ? Quels sont les critères de la vérité ? Peut-on tout connaître ?
2Histoire de la discipline
- Antiquité — Platon (Théétète, la connaissance comme « opinion vraie justifiée »), Aristote (Seconds Analytiques), scepticisme (Pyrrhon, Sextus Empiricus).
- Moyen Âge — querelle des universaux, Thomas d'Aquin sur la veritas.
- XVIIe-XVIIIe siècles — grand débat rationalisme / empirisme :
- Rationalistes (Descartes, Spinoza, Leibniz) : la raison est source première.
- Empiristes (Locke, Berkeley, Hume) : toute connaissance vient de l'expérience.
- Kant (1781) — synthèse : raison + expérience. Révolution copernicienne.
- XIXe — positivisme (Comte), empiriocriticisme (Mach).
- XXe — Cercle de Vienne (Carnap, Schlick), Popper, Kuhn, Feyerabend, Bachelard, Koyré.
- Aujourd'hui — épistémologie sociale, épistémologie féministe, épistémologie vertueuse.
3Problèmes centraux
- Définition classique de la connaissance (Théétète de Platon) — « croyance vraie justifiée » (justified true belief). Trois conditions :
- Je crois que p.
- p est vrai.
- J'ai une justification pour croire que p.
- Problème de Gettier (Edmund Gettier, 1963, 3 pages célèbres) — contre-exemples à la définition classique. Je peux avoir une croyance vraie justifiée par accident, sans qu'elle soit un vrai savoir. Ouvre un demi-siècle de débats.
- Problème de l'induction (Hume) — de ce que toutes les corneilles observées sont noires, on ne peut logiquement déduire qu'elles le seront toutes. L'induction n'a pas de justification déductive.
- Régression des justifications — toute justification repose sur une autre, etc. Trois issues : fondationnalisme (il y a des croyances de base), cohérentisme (les croyances se soutiennent mutuellement), infinitisme.
- Scepticisme — peut-on savoir quoi que ce soit ? Démon cartésien, cerveaux dans une cuve (Putnam).
4Grands courants
- Rationalisme — la raison est la source principale de la connaissance (Descartes, Leibniz).
- Empirisme — seule l'expérience donne connaissance (Locke, Hume).
- Transcendantalisme — raison et expérience coopèrent via des structures a priori (Kant).
- Positivisme logique — seules les propositions vérifiables empiriquement ont du sens (Cercle de Vienne).
- Pragmatisme — la connaissance se teste à ses effets pratiques (Peirce, James, Dewey).
- Constructivisme — la connaissance est construite par le sujet (Piaget) ou socialement (Berger-Luckmann).
- Relativisme — la vérité dépend des cadres culturels, sociaux, linguistiques.
- Réalisme scientifique — les entités postulées par les sciences existent vraiment.
- Instrumentalisme — les théories scientifiques sont des instruments, pas des descriptions.
5Épistémologie des sciences
Au sens restreint français, l'épistémologie s'occupe des sciences. Quatre grands auteurs structurent le champ au XXe siècle :
- Gaston Bachelard (1884-1962) — La Formation de l'esprit scientifique (1938). Concepts d'obstacle épistémologique, de rupture épistémologique. La science se fait contre le sens commun.
- Karl Popper (1902-1994) — La Logique de la découverte scientifique (1934). Critère de falsifiabilité : une théorie n'est scientifique que si elle peut être réfutée par l'expérience. Ce qu'on ne peut pas falsifier (psychanalyse, marxisme selon lui) n'est pas science.
- Thomas Kuhn (1922-1996) — La Structure des révolutions scientifiques (1962). Concept de paradigme. Alternance science normale / crises / révolutions scientifiques / nouveau paradigme.
- Paul Feyerabend (1924-1994) — Contre la méthode (1975). Anarchisme méthodologique : pas de méthode universelle. « Anything goes ».
Autres figures : Imre Lakatos (programmes de recherche), Alexandre Koyré (révolution scientifique du XVIIe), Pierre Duhem (sous-détermination), W.V. Quine (holisme épistémologique), Hilary Putnam, Ian Hacking, Bruno Latour.
6Débats contemporains
- Épistémologie sociale — connaissance comme phénomène collectif. Alvin Goldman, Helen Longino.
- Épistémologie féministe — critique du « point de vue nul » idéalisé. Sandra Harding, Donna Haraway (« savoirs situés »).
- Épistémologie vertueuse (virtue epistemology) — Ernest Sosa, Linda Zagzebski. La connaissance dépend de vertus intellectuelles (curiosité, rigueur, humilité).
- Épistémologie naturalisée — Quine : l'étude de la connaissance doit s'appuyer sur les sciences cognitives.
- Bayésianisme — probabilité subjective comme degré de croyance, mise à jour rationnelle (théorème de Bayes).
- Témoignage — une part majeure de ce qu'on sait vient d'autrui (Audi, Lackey). Épistémologie du témoignage.
- Désaccord entre pairs — quand des experts compétents sont en désaccord, que faire ?
- Post-vérité, fake news — nouveaux défis depuis les années 2010.
7Héritage
L'épistémologie est au cœur des enjeux contemporains :
- Enseignement des sciences — didactique marquée par Bachelard (obstacles épistémologiques dans l'apprentissage).
- Politique scientifique — débats sur l'expertise, la place du scientifique dans le débat public.
- Intelligence artificielle — épistémologie du deep learning, opacité des réseaux neuronaux.
- Démocratie et vérité — conspirations, post-vérité, journalisme.
- Cognition — dialogue intense avec les sciences cognitives, la psychologie.