Épicure

1Identité

Épicure (Epíkouros, 341 - 270 av. J.-C.) est un philosophe grec hellénistique, fondateur d'une école — l'épicurisme — qui proposa, contre le pessimisme des temps troublés d'après Alexandre, une éthique de la mesure et de la sagesse sereine, fondée sur le plaisir bien compris.

Fiche biographique
  • Naissance : 341 av. J.-C. à Samos
  • Mort : 270 av. J.-C. à Athènes (71 ans)
  • Maître : Nausiphane, disciple de Démocrite (atomisme)
  • École fondée : le Jardin, en -306
  • Œuvre : 300 traités selon Diogène Laërce. Il en reste 3 lettres (à Hérodote, à Pythoclès, à Ménécée) + les Maximes capitales (40) + des fragments.

2Le Jardin

En -306, Épicure achète un jardin aux portes d'Athènes et y fonde sa communauté. Elle se distingue par plusieurs innovations remarquables pour l'époque :

Originalités du Jardin
  • Accueil des femmes — égalité étonnante pour l'époque. Parmi ses disciples : Léontion, Thémista.
  • Accueil des esclaves — Mys, son esclave, devient son ami et disciple.
  • Vie communautaire mais non pythagoricienne — pas de mise en commun des biens.
  • Amitié comme pilier central de la vie heureuse.
  • Fraternité — « Mieux vaut partager du pain avec des amis qu'un festin sans amitié. »

Au fronton du Jardin, selon Sénèque : « Hôte, tu seras bien ici ; le plaisir y est le souverain bien. »

3La physique atomiste

Épicure reprend et développe l'atomisme de Démocrite : tout ce qui existe est composé d'atomes (corps insécables) tombant dans le vide infini.

Principes physiques
  • Rien ne naît de rien, rien ne retourne à rien — principe de conservation.
  • Atomes et vide — seuls éléments réels. Tout composé se dissoudra.
  • Infinité des mondes — notre monde n'est pas unique ; il en existe une infinité.
  • Clinamen (terme latin de Lucrèce) — déviation minime et aléatoire des atomes dans leur chute, qui permet leur rencontre et donc la formation des choses. Il fonde aussi la liberté humaine contre le déterminisme absolu.

Cette physique matérialiste n'a pas de finalité providentielle : le monde n'est pas fait pour nous. Conséquence éthique majeure : pas de dieux interventionnistes, pas de punition après la mort.

4La canonique

La canonique (théorie de la connaissance) définit les critères (kanôn) de la vérité. Trois critères :

  • Les sensations — toujours vraies en tant qu'elles sont ressenties. L'erreur vient du jugement que l'on porte sur elles.
  • Les prénotions (prolepsis) — concepts généraux formés par habitude à partir de sensations répétées (« homme », « bœuf »).
  • Les affections (pathē) — plaisir et douleur, critères pour l'action.

Pour Épicure, toute sensation est vraie : quand on voit une tour ronde de loin, la sensation est fidèlement ronde ; l'erreur n'intervient que si on juge qu'elle est réellement ronde alors que de près elle est carrée.

5L'éthique du plaisir

Le plaisir (hēdonē) est le souverain bien, la fin (telos) de la vie humaine. Mais attention : le terme « épicurien » au sens commun (jouisseur débauché) est une déformation. Pour Épicure, le plaisir véritable est l'ataraxie — tranquillité de l'âme exempte de troubles.

Classification des désirs

Épicure classe les désirs en trois catégories :

CatégorieExempleÀ faire
Naturels et nécessairesManger, boire, s'abriterSatisfaire
Naturels mais non nécessairesSexe, nourriture raffinéeModérer
Ni naturels ni nécessairesGloire, richesse, pouvoirÉviter
Le quadruple remède (tétrapharmakon)

Formule qui résume l'éthique épicurienne :

  1. Les dieux ne sont pas à craindre — ils vivent heureux dans les intermondes, sans s'occuper des hommes.
  2. La mort n'est rien pour nous — quand nous sommes, elle n'est pas ; quand elle est, nous ne sommes plus.
  3. Le bien est facile à se procurer — plaisirs simples suffisent au bonheur.
  4. La douleur est facile à supporter — si elle est intense, elle est brève ; si elle dure, elle est supportable.

6Dieux & mort

Deux angoisses paralysent les hommes selon Épicure : la peur des dieux et la peur de la mort. Son œuvre vise à les dissiper.

Les dieux existent (prénotions communes) mais ils sont parfaitement heureux, donc n'interviennent pas dans le monde : s'ils s'en occupaient, cela troublerait leur félicité. Ils sont modèles de sagesse, pas juges ni protecteurs.

La mort, dit Épicure dans la Lettre à Ménécée :

« Habitue-toi à penser que la mort n'est rien pour nous, puisque tout bien et tout mal réside dans la sensation, et que la mort est privation de sensation. [...] Elle n'est donc rien ni pour les vivants ni pour les morts, puisqu'elle n'est pas pour les uns et que les autres ne sont plus. »

7Héritage

  • Lucrèce (c. -94/-55) — le poème philosophique De rerum natura est la plus belle exposition du système épicurien.
  • Vilipendage chrétien — Augustin et toute la tradition chrétienne médiévale diabolisent Épicure. Épicurien devient synonyme de dépravé ; Dante le place en enfer (Canto X).
  • Redécouverte Renaissance — Poggio Bracciolini retrouve en 1417 le manuscrit de Lucrèce. Gassendi (XVIIe) réhabilite Épicure.
  • Lumières — référence majeure pour le matérialisme (Diderot, d'Holbach, La Mettrie).
  • XIXe — Marx lui consacre sa thèse de doctorat (1841).
  • XXe-XXIe — Michel Onfray, Pierre Hadot (Qu'est-ce que la philosophie antique ?), retour à la philosophie comme art de vivre.