Logique (philosophie)

1Définition

La logique (du grec logikē, « art du raisonnement ») est la science des principes et règles du raisonnement valide. Elle étudie la forme des arguments — ce qui les rend corrects, indépendamment de leur contenu.

Distinctions fondamentales
  • Logique formelle — étudie la forme pure des arguments, indépendamment du contenu.
  • Logique symbolique (ou mathématique) — utilise des symboles pour formaliser les arguments.
  • Logique appliquée — applications à des domaines spécifiques (science, droit, informatique).
  • Argument valide — la conclusion découle nécessairement des prémisses.
  • Argument solide (sound) — valide ET aux prémisses vraies.

Un argument peut être valide avec des prémisses fausses, et donner une conclusion fausse. Inversement, une conclusion vraie ne garantit pas que l'argument soit valide.

2Histoire

Grandes étapes
  • Antiquité — Parménide et Zénon d'Élée (paradoxes), Platon (dialectique), Aristote (Organon, vers -350) : fondation de la logique comme discipline.
  • École de Mégare et stoïciens — Chrysippe développe une logique propositionnelle (la plus grande partie est perdue).
  • Moyen Âge — logique terministe (Guillaume d'Ockham), suppositions, sophismes, ars magna de Raymond Lulle.
  • Renaissance — Port-Royal (Logique ou l'art de penser, 1662).
  • XVIIe-XVIIIe siècles — Leibniz rêve d'une characteristica universalis et d'un calculus ratiocinator.
  • XIXe siècle — révolution. George Boole (An Investigation of the Laws of Thought, 1854) : logique algébrique. De Morgan. Gottlob Frege (Begriffsschrift, 1879) : fondation de la logique moderne.
  • XXe siècle — Russell, Whitehead (Principia Mathematica, 1910-1913), Wittgenstein, Gödel, Tarski, Church, Turing. Logique = mathématique.
  • XXIe siècle — logiques non classiques, informatique, IA.

3Logique aristotélicienne

La syllogistique d'Aristote (Organon) a dominé la logique pendant 2 200 ans, jusqu'à Frege. Elle étudie les syllogismes : arguments à deux prémisses et une conclusion, reliées par un terme commun.

Le syllogisme-type

Exemple canonique :

  • Majeure — Tous les hommes sont mortels.
  • Mineure — Socrate est un homme.
  • Conclusion — Donc Socrate est mortel.

Aristote identifie 4 figures selon la position du moyen terme (celui qui disparaît dans la conclusion) et 4 modes de propositions :

  • A — universelle affirmative (« tous les A sont B »)
  • E — universelle négative (« aucun A n'est B »)
  • I — particulière affirmative (« quelques A sont B »)
  • O — particulière négative (« quelques A ne sont pas B »)

Sur 256 combinaisons possibles (43 × 4 figures), seules 19 sont valides. Les scolastiques leur donnent des noms mnémotechniques : Barbara, Celarent, Darii, Ferio, etc.

Aristote formule aussi les trois principes fondamentaux de la pensée :

  • Principe d'identité — A = A.
  • Principe de non-contradiction — une chose ne peut être et ne pas être au même moment sous le même rapport.
  • Principe du tiers exclu — ou A, ou non-A ; pas d'autre option.

4La révolution moderne

La logique moderne naît avec Gottlob Frege (1848-1925), mathématicien et philosophe allemand, dans son Begriffsschrift (« Idéographie », 1879). Rupture radicale avec la syllogistique.

Innovations majeures
  • Quantificateurs (∀ « pour tout », ∃ « il existe »). Permet d'exprimer « tous les hommes sont mortels » comme « ∀x (H(x) → M(x)) ».
  • Fonctions et arguments remplacent sujet et prédicat.
  • Logique des prédicats — de premier ordre (objets), second ordre (propriétés).
  • Calcul formel rigoureux — axiomes et règles d'inférence précises.
  • Distinction sens/référence (Sinn/Bedeutung, 1892) — un nom a un sens (mode de présentation) et une référence (objet).

Suite de la révolution :

  • Russell et Whitehead — Principia Mathematica (1910-1913), 3 volumes, tentative de fonder les mathématiques sur la logique (logicisme).
  • Kurt Gödel (1931) — Théorèmes d'incomplétude. Dans tout système formel suffisamment riche, il existe des propositions vraies qu'on ne peut démontrer dans le système. Limite définitive au rêve logiciste.
  • Alan Turing (1936) — machine de Turing, fondation théorique de l'informatique.
  • Alfred Tarski — théorie sémantique de la vérité.

5Systèmes logiques

À partir du XXe siècle, la logique se diversifie en nombreux systèmes, appelés logiques non classiques :

Logiques principales
  • Logique propositionnelle — la plus simple. Connecteurs (¬ non, ∧ et, ∨ ou, → implique, ↔ équivalent).
  • Logique des prédicats (du premier ordre) — ajoute quantificateurs et objets.
  • Logique modale — ajoute « nécessairement » (□) et « possiblement » (◇).
  • Logique déontique — « obligatoire », « permis », « interdit » (von Wright, 1951).
  • Logique épistémique — « sait que », « croit que » (Hintikka).
  • Logique temporelle — « toujours », « parfois », « ensuite ».
  • Logique intuitionniste (Brouwer, Heyting) — rejette le tiers exclu pour l'infini.
  • Logique paraconsistante — admet des contradictions sans que tout devienne vrai (da Costa, Priest).
  • Logique floue (fuzzy logic, Zadeh 1965) — vérités graduelles entre 0 et 1.
  • Logiques non monotones — les conclusions peuvent être révisées avec de nouvelles informations (IA).

6Paradoxes célèbres

Quelques paradoxes classiques
  • Paradoxe du menteur — « Cette phrase est fausse. » Si elle est vraie, elle est fausse. Si elle est fausse, elle est vraie.
  • Paradoxes de Zénon — Achille et la tortue, la flèche immobile. Absurdités du mouvement.
  • Paradoxe du tas (sorite) — un grain n'est pas un tas ; ajouter un grain ne transforme pas en tas... À partir de combien y a-t-il tas ? (vaguerie, logique floue).
  • Paradoxe de Russell (1901) — l'ensemble de tous les ensembles qui ne se contiennent pas eux-mêmes, se contient-il lui-même ? Mine la théorie naïve des ensembles.
  • Paradoxe de Gödel — dans la proposition « cette proposition n'est pas démontrable », si on la démontre elle est fausse, si on ne peut la démontrer elle est vraie mais indémontrable.
  • Paradoxe de Berry — « le plus petit entier non définissable en moins de 20 mots ».
  • Paradoxe des corbeaux (Hempel) — voir un corbeau noir confirme « tous les corbeaux sont noirs » ; mais voir un non-noir non-corbeau aussi, absurde.

7Applications & héritage

La logique a trouvé des applications massives au XXe-XXIe siècles :

  • Informatique — fondation théorique (Turing, Church). Booléens dans les circuits. Bases de données, programmation logique (Prolog).
  • Intelligence artificielle — systèmes experts, représentation des connaissances, logique des défauts, raisonnement automatique.
  • Linguistique — syntaxe formelle (Chomsky), sémantique formelle (Montague).
  • Droit — logique déontique pour formaliser obligations, autorisations.
  • Philosophie analytique — outil indispensable depuis Frege.
  • Mathématiques — fondements (Bourbaki), théorie des catégories, théorie des modèles.
  • Enseignement — logique enseignée en philo, maths, informatique.

La logique est la grammaire de la pensée rigoureuse. Elle ne nous dit pas quoi penser, mais comment le faire sans nous contredire.