Éthique (philosophie)

1Définition

L'éthique (du grec ēthos, « caractère, mœurs ») est la branche de la philosophie qui étudie ce qui est bien, juste, ou moralement obligatoire. On la distingue parfois de la morale (plus prescriptive et traditionnelle) mais les deux termes sont largement synonymes.

Trois niveaux de l'éthique
  • Méta-éthique — s'interroge sur la nature même des énoncés moraux. Le bien existe-t-il objectivement ? « Bien » est-il une propriété naturelle ?
  • Éthique normative — propose des théories sur ce qui est bien. Utilitarisme, déontologie, éthique des vertus.
  • Éthique appliquée — traite de cas concrets. Bioéthique, éthique des affaires, éthique animale, écoéthique.

2Histoire de l'éthique

Grandes étapes
  • Antiquité — éthiques eudémonistes (recherche du bonheur) : Socrate, Platon (République), Aristote (Éthique à Nicomaque), stoïciens, épicuriens, cyniques.
  • Christianisme — éthique théologique des commandements, augustinisme, thomisme.
  • Renaissance-humanisme — Montaigne, retour aux Anciens.
  • Modernité classique — Spinoza (Éthique, 1677), Hobbes (contrat social), Rousseau.
  • Lumières — Kant révolutionne l'éthique par le devoir (1785).
  • XIXe — utilitarisme (Bentham, Mill), émotivisme (Hume anticipateur), Nietzsche (généalogie), Marx (éthique de classe).
  • XXe — école analytique (Moore, Ayer, Stevenson, Hare), existentialisme (Sartre, Beauvoir), retour à l'éthique des vertus (Anscombe, MacIntyre, Nussbaum).
  • XXIe — bioéthique, éthique environnementale, éthique numérique, éthique animale.

3Théories normatives

Trois grandes familles structurent l'éthique normative contemporaine :

Les trois familles
FamilleCritère du bienFigure matricielleFormule
ConséquentialismeConséquencesBentham, Mill« La fin justifie les moyens (si elle maximise le bien) »
DéontologismeRespect du devoirKant« Fais ton devoir, advienne que pourra »
Éthique des vertusCaractère vertueuxAristote, MacIntyre« Que ferait l'homme vertueux ? »

Autres approches importantes :

  • Contractualisme — ce qui est juste = ce qui résulte d'un accord rationnel (Rawls, Scanlon).
  • Éthique du care — inspiration féministe. Primat des relations, de la sollicitude (Gilligan, Noddings).
  • Éthique de la discussion — règles morales via dialogue rationnel (Apel, Habermas).
  • Éthique de la responsabilité — Hans Jonas (Le Principe responsabilité, 1979) : responsabilité envers la Terre et les générations futures.

4Méta-éthique

La méta-éthique (XXe s.) se demande non pas ce qui est bien, mais ce que signifie « bien ».

Les grandes positions
  • Cognitivisme — les énoncés moraux ont une valeur de vérité (vrais ou faux).
    • Réalisme moral — il y a des faits moraux objectifs (Moore, Scanlon, Parfit).
    • Constructivisme — les vérités morales sont construites (Rawls, Korsgaard).
    • Relativisme moral — les vérités morales sont relatives aux cultures, époques.
  • Non-cognitivisme — les énoncés moraux n'ont pas de valeur de vérité :
    • Émotivisme (Ayer, Stevenson) — « X est bien » = « hourra X ! »
    • Prescriptivisme (Hare) — « X est bien » = « fais X ! »
    • Expressivisme (Blackburn, Gibbard) — expression d'attitudes.
  • Erreur théorique (Mackie) — les énoncés moraux prétendent décrire des faits, mais il n'y en a pas ; donc ils sont tous faux.

Question célèbre : le dilemme d'Euthyphron (Platon) — le pieux est-il pieux parce que les dieux l'aiment, ou les dieux l'aiment-ils parce qu'il est pieux ? Transposition moderne : Dieu commande le bien parce qu'il est bien, ou il est bien parce que Dieu le commande ?

5Éthique appliquée

L'éthique appliquée se développe depuis les années 1960. Elle traite de cas concrets :

Domaines majeurs
  • Bioéthique — avortement, euthanasie, procréation médicalement assistée, génétique (CRISPR), transplantation, recherche sur l'embryon. Figures : Peter Singer, Julian Savulescu, Hans Jonas.
  • Éthique médicale — relation soignant-soigné, consentement, fin de vie, équité d'accès.
  • Éthique animale — Singer, La Libération animale (1975) ; Tom Regan, The Case for Animal Rights (1983). Antispécisme.
  • Éthique environnementale — Aldo Leopold (éthique de la terre), Jonas (responsabilité), Callicott. Droits de la nature, effondrement, écologie profonde.
  • Éthique des affaires — RSE, lanceurs d'alerte, finance éthique.
  • Éthique de l'IA — biais algorithmiques, véhicules autonomes, IA générative, risques existentiels.
  • Éthique de la guerre — théorie de la guerre juste (Walzer), drones, IA militaire.
  • Éthique sexuelle — consentement, #MeToo.

6Débats contemporains

  • Universalisme vs relativisme — l'éthique dépend-elle des cultures ou vise-t-elle l'universel ? (Taylor, Habermas).
  • Retour des vertus — MacIntyre (Après la vertu, 1981), Nussbaum, Foot.
  • Éthique du care — critique féministe des grandes théories « impartiales ».
  • Éthique et cognition — expériences de pensée (trolley problem), neuroéthique, impartialité.
  • Nouveau conséquentialisme — effective altruism (Singer, MacAskill, What We Owe the Future, 2022).
  • Éthique et politique — débats sur la torture, la peine de mort, l'immigration, les inégalités.
  • Éthique du numérique — vie privée, liberté d'expression, régulation des plateformes.
  • Long-termisme — quelle responsabilité envers les êtres humains très éloignés dans le temps ?

7Héritage & enjeux

L'éthique n'a jamais été aussi active. Les débats moraux sont omniprésents : climat, fin de vie, IA, guerres, inégalités. La philosophie morale y joue un rôle de structurer les arguments, former les esprits critiques, proposer des cadres.

  • Comités d'éthique — instances officielles (CCNE français créé en 1983, bioéthique européenne).
  • Enseignement — cours d'éthique dans les écoles de médecine, ingénieurs, journalisme.
  • Juridiction — éthique et droit se croisent (Convention européenne des droits de l'homme).
  • Débat public — la philosophie morale nourrit la réflexion citoyenne.