Stoïcisme

1Définition

Le stoïcisme est une école philosophique fondée à Athènes vers -301 par Zénon de Cition. Ses enseignants se réunissaient sous le Poikilè Stoa (« Portique peint »), d'où le nom. L'école a rayonné pendant cinq siècles, de la Grèce hellénistique à la Rome impériale, avant d'être éclipsée par le christianisme.

Une philosophie comme art de vivre

Le stoïcisme est moins un système théorique qu'une pratique. Ses trois grandes parties :

  • Physique — la nature du cosmos (panthéiste : Dieu = nature).
  • Logique — art de raisonner correctement.
  • Éthique — art de vivre, cœur du stoïcisme.

Métaphore de Chrysippe : la logique est la coquille de l'œuf, la physique le blanc, l'éthique le jaune.

2Histoire de l'école

Trois périodes
  • Ancien Stoa (-301 à -150) — Zénon de Cition (-335/-264, fondateur), Cléanthe, Chrysippe de Soles (c. -280/-205, véritable systématiseur — « sans Chrysippe il n'y aurait pas de Portique »).
  • Moyen Stoa (-150 à -1) — Panétius de Rhodes (c. -180/-110) et Posidonius d'Apamée (c. -135/-51). Stoïcisme adapté à la mentalité romaine, moins rigoureux.
  • Stoïcisme impérial (Ier — IIe s.) — l'école s'exporte à Rome. Sénèque (-4/65), Musonius Rufus, Épictète (50-135, esclave affranchi), Marc Aurèle (121-180, empereur philosophe). C'est la période où les textes nous sont le mieux conservés.

Textes fondateurs conservés : les Lettres à Lucilius de Sénèque (124 lettres), les Entretiens et le Manuel d'Épictète (rédigés par son disciple Arrien), les Pensées pour moi-même de Marc Aurèle (journal intime). Les œuvres de Zénon, Chrysippe et des fondateurs ne nous sont parvenues qu'en fragments.

3Doctrines principales

Les grandes thèses stoïciennes
  • La vertu suffit au bonheur — la vertu (aretē) est le seul bien. La santé, la richesse, la gloire sont « indifférents » (adiaphora) — on peut les préférer mais ils ne font pas le bonheur.
  • Distinction fondamentale — il y a ce qui dépend de nous (nos jugements, désirs, actions) et ce qui n'en dépend pas (corps, biens, réputation, événements). La sagesse : se concentrer sur la première colonne. « Ce ne sont pas les choses qui troublent les hommes, mais le jugement qu'ils portent sur les choses » — Épictète.
  • Vivre en accord avec la nature — vivre selon la raison (logos) universelle qui traverse le cosmos.
  • Apathie (apatheia) — absence de passions irrationnelles. Ne pas se laisser troubler. Attention : ce n'est pas insensibilité, c'est maîtrise.
  • Cosmopolitisme — tous les hommes sont frères en raison, citoyens du cosmos.
  • Providence — l'univers est organisé par un principe rationnel. Même ce qui semble mal sert un bien supérieur.
  • Éternel retour — conflagration (ekpyrosis) puis régénération cyclique du cosmos.

4Figures majeures

Trois figures du stoïcisme romain sont les plus lues aujourd'hui :

Le trio impérial
FigureStatutŒuvre majeure
Sénèque (-4/65)Sénateur, précepteur de Néron, suicidé sur ordreLettres à Lucilius, tragédies, De la brièveté de la vie
Épictète (50-135)Esclave phrygien affranchi, boiteux, pauvreEntretiens, Manuel
Marc Aurèle (121-180)Empereur romain, dernier des "cinq bons empereurs"Pensées pour moi-même (en grec)

Le trio est remarquable : un sénateur multimillionnaire, un esclave boiteux et un empereur. Le stoïcisme traverse tous les statuts sociaux. Tous trois ont écrit des textes vivants, presque sans architecture théorique, conçus comme exercices pour soi-même.

5Exercices spirituels

La philosophie stoïcienne n'est pas un savoir mais un entraînement quotidien. Pierre Hadot a mis en évidence les « exercices spirituels » stoïciens (Qu'est-ce que la philosophie antique ?, 1995).

Exercices typiques
  • Examen du soir (pratique pythagoricienne reprise par Sénèque) — revue de la journée : qu'ai-je bien fait, mal fait, pourrais-je améliorer ?
  • Méditation matinale — anticiper les obstacles de la journée (« je rencontrerai des gens ingrats, menteurs... »), Marc Aurèle.
  • Praemeditatio malorum — envisager d'avance les pires scénarios pour ne pas en être surpris.
  • Vue d'en haut — se représenter la Terre depuis les astres. Relativise tout.
  • Memento mori — « Souviens-toi que tu mourras. » Invite à vivre pleinement l'instant présent.
  • Dichotomie du contrôle — se demander en permanence : est-ce en mon pouvoir ? Si oui, agir. Si non, accepter.
  • Hic et nunc — ne pas s'évader dans le passé ou l'avenir. L'instant suffit.

6Critiques & limites

  • Apathie froide — critiquée par les aristotéliciens (Plutarque, Des contradictions des stoïciens) comme déshumanisante.
  • Déterminisme vs liberté — comment être libre si tout est providentiel ? Chrysippe tente de concilier, sans totalement convaincre.
  • Intellectualisme éthique — croire qu'il suffit de savoir le bien pour le faire sous-estime la faiblesse de la volonté (critique aristotélicienne).
  • Christianisme — absorbe certains thèmes (providence, fraternité, dignité) mais rejette le panthéisme, l'autosuffisance morale, le suicide.
  • Modernité — Pascal, Kant, Hegel trouvent le stoïcisme orgueilleux (« sage qui n'a besoin de rien »).

7Héritage

Le stoïcisme a connu plusieurs renaissances :

  • Néostoïcisme de la Renaissance — Juste Lipse (De la constance, 1584), Guillaume du Vair.
  • Modernité classique — Descartes s'inspire de Sénèque pour sa morale provisoire ; Spinoza prolonge le stoïcisme (affects, raison). Influence sur Pascal, Malebranche.
  • XXe siècle — Pierre Hadot, Michel Foucault (Le souci de soi, 1984), Paul Veyne (biographie de Sénèque).
  • Psychologie — la thérapie cognitive-comportementale (TCC) d'Aaron Beck et Albert Ellis se réclame explicitement d'Épictète.
  • Stoïcisme contemporain — boom éditorial depuis 2010 avec Ryan Holiday (L'obstacle est le chemin), William Irvine, Massimo Pigliucci. Stoicon, « Semaine internationale du stoïcisme ».
  • Culture populaire — plébiscité dans la Silicon Valley, les forces armées américaines, le sport de haut niveau.